Un rachat qui sent le désespoir institutionnel
60 Millions de consommateurs, c’est fini. Enfin, presque. Le liquidateur a tranché : Xavier Niel, le milliardaire des télécoms, va reprendre le titre. Officiellement, c’est une « solution de continuité ». Officieusement, c’est l’aveu que l’État n’a trouvé personne d’autre pour sauver un magazine qui, depuis 1970, fait trembler les industriels et les politiques. Personne, sauf un homme qui a bâti son empire sur des forfaits mobiles à 2 euros et des promesses de « liberté »… pour mieux verrouiller le marché ensuite.
Pourquoi lui ? Parce que son offre était la seule viable, nous dit-on. La seule à garantir des emplois, à préserver l’outil. La seule, surtout, à ne pas faire fuir les actionnaires publics, déjà échaudés par des années de déficit. Que Choisir Ensemble, l’ex-UFC Que Choisir, avait pourtant une proposition solide. Mais voilà : ils voulaient garder l’indépendance éditoriale. Trop risqué, a jugé l’État. Trop compliqué, sans doute, pour un secteur où les annonceurs pèsent lourd et où les conflits d’intérêts sont monnaie courante.
Résultat ? On sauve les meubles, mais on enterre l’âme du journal. Parce que Xavier Niel, aussi génial soit-il en affaires, n’a jamais brillé par son amour des médias critiques. Free, c’est une success story, oui. Mais c’est aussi un groupe qui a passé des années à contourner les régulations, à jouer avec les limites du droit, et à faire pression sur les pouvoirs publics quand ça l’arrangeait. Alors, un magazine qui passe son temps à dénoncer les abus des opérateurs, des assureurs, des fabricants… Vous voyez le problème ?
Le chiffre qui résume tout : 4,5 millions d’euros
C’est le montant du déficit cumulé de 60 Millions de consommateurs en 2022 et 2023, selon les derniers rapports de la Cour des comptes. 4,5 millions. Une paille pour Niel, qui pèse plusieurs milliards. Une fortune pour un titre qui, malgré ses 300 000 abonnés, n’a jamais réussi à équilibrer ses comptes. Pourquoi ? Parce que faire du journalisme d’investigation coûte cher. Parce que tester des produits, comparer des services, traquer les arnaques, ça demande des moyens. Et parce que, dans un monde où l’information est gratuite et où les influenceurs font la loi, un magazine comme celui-ci est un dinosaure.
Sauf que ce dinosaure, c’est aussi le dernier rempart contre les dérives du capitalisme. Le seul média grand public qui ose encore publier des tests comparatifs sans se soucier des réactions des marques. Le seul qui, en 2018, a révélé que les couches pour bébés contenaient des substances toxiques, forçant les fabricants à revoir leurs formules. Le seul qui, en 2020, a épinglé les opérateurs télécoms pour leurs pratiques commerciales trompeuses. Des enquêtes qui ont fait bouger les lignes, mais qui ont aussi coûté cher en procès, en pertes de revenus publicitaires, et en crédibilité auprès des annonceurs.
Alors oui, 4,5 millions, c’est peu. Mais c’est assez pour que l’État préfère jeter l’éponge et confier les clés à un homme d’affaires plutôt qu’à une association de consommateurs. Parce que, au fond, personne ne croit plus que l’indépendance éditoriale soit rentable. Et c’est ça, le vrai scandale.
Que Choisir Ensemble, l’offre qui dérangeait
Eux, au moins, ils avaient un projet. Pas juste un chèque et une promesse de « stabilité ». Que Choisir Ensemble voulait racheter 60 Millions pour en faire un média 100% indépendant, financé par les abonnés et les dons, sans publicité, sans pression des annonceurs. Un modèle inspiré de Mediapart ou de The Guardian, où les lecteurs paient pour une information libre. Un modèle qui marche, d’ailleurs : Que Choisir, leur magazine, est rentable depuis des années, avec 600 000 abonnés et une réputation d’intransigeance.
Mais voilà : leur offre était conditionnée à une garantie d’indépendance éditoriale. Pas de censure, pas de pression, pas de sujet enterré parce qu’il dérange un partenaire. Trop radical, a jugé l’État. Trop risqué, sans doute, pour un gouvernement qui a déjà du mal à gérer les critiques de la presse. Alors on a préféré Niel, qui, lui, n’a jamais caché son mépris pour les médias traditionnels. « La presse est morte », déclarait-il en 2019. « Les gens ne veulent plus payer pour de l’information. »
Sauf que 60 Millions, justement, c’est l’exception qui confirme la règle. Ses lecteurs paient. Ils paient cher, même : 60 euros par an pour un abonnement papier. Parce qu’ils savent que, derrière chaque test, chaque enquête, il y a des mois de travail, des analyses en laboratoire, des vérifications pointilleuses. Parce qu’ils savent que, contrairement à 90% des médias, ce magazine ne se contente pas de relayer des communiqués de presse ou de faire du copier-coller de rapports d’experts.
Alors oui, Que Choisir Ensemble aurait peut-être échoué. Peut-être que leur modèle n’aurait pas tenu la route. Mais au moins, ils essayaient quelque chose. Au moins, ils avaient une vision. Niel, lui, a une stratégie : faire des économies, rationaliser, et surtout, ne pas froisser les puissants. Parce que, dans son monde, les puissants, ce sont aussi ses clients, ses partenaires, et parfois, ses adversaires en justice.
L’indépendance éditoriale, un luxe qu’on ne peut plus se payer ?
C’est la question qui fâche. Et la réponse est simple : oui. Aujourd’hui, l’indépendance éditoriale est un luxe. Un luxe que plus personne ne veut financer, ni l’État, ni les annonceurs, ni même les lecteurs, qui préfèrent souvent un article gratuit et superficiel à une enquête payante et approfondie. Résultat ? Les médias indépendants disparaissent les uns après les autres, ou se font racheter par des milliardaires qui ont d’autres intérêts que la vérité.
60 Millions de consommateurs, c’était l’un des derniers. Un média qui ne dépendait ni des subventions publiques, ni des grands groupes, ni des actionnaires. Un média qui pouvait se permettre de dire que les voitures diesel étaient une catastrophe écologique avant tout le monde, que les compléments alimentaires étaient souvent inefficaces, que les banques arnaquaient leurs clients. Un média qui, en 2023, a encore osé publier un dossier sur les dérives des influenceurs, alors que ces derniers génèrent des millions en publicité.
Et maintenant ? Maintenant, il appartient à Xavier Niel. Un homme qui a fait fortune en vendant des forfaits mobiles, en rachetant des médias (Mediapart, Le Monde, L’Obs…), et en les transformant en machines à cash. Un homme qui, en 2019, a tenté de censurer un article de Mediapart sur ses liens avec des figures controversées. Un homme qui, en 2021, a été condamné pour pratiques commerciales trompeuses par l’UFC Que Choisir.
Vous voyez le conflit d’intérêts ? Non ? Normal. Parce que, dans ce dossier, tout le monde a fait semblant de ne pas le voir. L’État, qui a validé le rachat sans sourciller. Les syndicats, qui ont salué la « sauvegarde des emplois » sans poser de questions. Les journalistes, qui ont écrit des articles lisses sur la « continuité » du titre, sans creuser ce que ça signifiait vraiment.
Ce qui va changer (et ce qui ne changera pas)
D’abord, les emplois sont sauvés. C’est déjà ça. 80 postes, selon les syndicats, qui ne partiront pas en fumée. C’est l’argument massue de Niel : « Je ne licencie pas, je ne délocalise pas, je ne fais pas de plans sociaux. » Sauf que, dans les médias, sauver les emplois, ce n’est pas suffisant. Parce qu’un média, ce n’est pas qu’une équipe. C’est aussi une ligne éditoriale. Une voix. Une manière de voir le monde.
Et cette voix, elle risque de s’éteindre. Pas tout de suite, bien sûr. Niel est trop malin pour faire un coup d’éclat. Il va y aller en douceur. D’abord, il va supprimer les postes inutiles (les commerciaux, les administratifs, les pigistes). Ensuite, il va réduire les coûts (moins de tests en laboratoire, moins d’enquêtes de terrain, plus de reprises de communiqués). Enfin, il va serrer la vis sur les sujets sensibles. Pas de censure brutale, non. Juste des « ajustements ». Des sujets qui ne passent plus. Des angles qui s’adoucissent. Des marques qui ne sont plus épinglées.
Prenez Mediapart, racheté par Niel en 2022. Officiellement, le journal a gardé son indépendance. Officieusement, les journalistes racontent une autre histoire : des sujets enterrés, des pressions discrètes, des annonceurs qui font passer des messages. Rien de flagrant. Rien qui puisse faire un scandale. Juste une lente érosion de l’esprit critique. Une normalisation. Une mort à petit feu.
60 Millions de consommateurs, ce sera la même chose. Pas de révolution. Pas de coup de théâtre. Juste un lent glissement vers le neutre, le consensuel, l’inoffensif. Parce que, dans le monde de Niel, un média, ça doit rapporter. Pas déranger.
Pourquoi personne n’en parle vraiment
Parce que c’est trop compliqué. Parce que c’est trop technique. Parce que, au fond, tout le monde s’en fout. Les lecteurs de 60 Millions sont des gens qui veulent des conseils pour choisir une assurance ou un lave-linge. Pas des militants de l’information libre. Les politiques, eux, ont d’autres chats à fouetter. Et les journalistes ? Ils ont déjà assez de mal à sauver leur propre peau pour s’inquiéter de celle des autres.
Pourtant, ce rachat, c’est un symbole. Le symbole d’un système qui a abandonné l’idée même d’une presse indépendante. Le symbole d’un État qui préfère confier un média critique à un milliardaire plutôt qu’à une association de consommateurs. Le symbole d’une époque où l’information est devenue une marchandise comme une autre, qu’on achète, qu’on vend, qu’on transforme en produit d’appel.
Et le pire, c’est que personne n’a de solution. Parce que, aujourd’hui, un média indépendant, ça ne se finance plus. Pas avec la pub, pas avec les subventions, pas avec les abonnés. Alors on fait quoi ? On laisse tomber ? On se résigne ? On attend que les milliardaires rachètent tout, jusqu’au dernier journal, jusqu’à la dernière radio, jusqu’au dernier site d’info ?
Peut-être. Après tout, c’est déjà ce qui est en train d’arriver.
La vraie question : et si le problème, c’était pas Niel, mais le système ?
Parce que, au fond, Niel, c’est juste un symptôme. Un symptôme d’un système médiatique qui a explosé en vol. Un système où les journaux sont devenus des jouets pour milliardaires, où les rédactions sont réduites à peau de chagrin, où l’information est soit gratuite et superficielle, soit payante et élitiste.
60 Millions de consommateurs, c’était l’un des derniers médias grand public à échapper à cette logique. Un média qui parlait à tout le monde, pas juste aux CSP+. Un média qui osait encore dire que le roi était nu, même quand le roi s’appelait Total, Apple ou Free. Un média qui, malgré ses défauts, ses lenteurs, ses compromis, gardait une chose précieuse : sa liberté.
Et maintenant, cette liberté, elle est entre les mains d’un homme qui a passé sa vie à contourner les règles, à jouer avec les limites, à transformer tout ce qu’il touche en or. Un homme qui, en 2024, possède déjà une partie de la presse française, une partie des télécoms, et bientôt, peut-être, une partie de nos vies.
Alors oui, les emplois sont sauvés. Oui, le magazine continuera de paraître. Mais non, rien ne sera plus comme avant. Parce que, dans le monde de Niel, la vérité a un prix. Et ce prix, c’est la soumission.