Le 12 mars dernier, le conseil municipal de Sherbrooke a reporté in extremis le vote sur le mégacentre de données de Stellar Data Centers. Pas pour des raisons techniques, mais parce que les élus ne s’entendent toujours pas sur un point crucial : est-ce que ce projet est une aubaine économique ou un piège à long terme pour la ville ? La réponse, elle, est déjà dans les chiffres. Selon une étude de l’Université de Sherbrooke publiée en 2022, les infrastructures de ce type consomment en moyenne 1,5 fois plus d’électricité qu’une centrale nucléaire de taille équivalente, sans compter l’impact sur les réseaux locaux. Pourtant, les promoteurs parlent d’une « révolution économique » pour la région. Revolution ? Non. Comptabilité truquée, peut-être.
Les élus jouent les arbitres entre deux camps irréconciliables
À gauche, il y a ceux qui voient dans ce projet une manne : 500 emplois directs, des millions en taxes foncières, et une vitrine pour attirer d’autres entreprises tech. À droite, ceux qui pointent du doigt l’empreinte carbone, la pression sur le réseau électrique déjà fragile, et surtout, l’absence de garanties réelles. « On nous promet des emplois, mais on ne nous dit pas combien partiront dès que le bail sera terminé », lance Marie-Claude Simard, conseillère municipale et porte-parole du groupe sceptique. Un argument solide. En 2020, le mégacentre de Digital Realty à Montréal a fermé ses portes après seulement quatre ans, laissant une ville avec des infrastructures surdimensionnées et zéro retour sur investissement.
Le vrai problème ? Personne ne veut assumer les risques. La Ville refuse de signer un bail sans clauses de sortie, mais les promoteurs menacent de partir si les conditions ne sont pas « compétitives ». Compétitives avec quoi ? Avec une ville voisine prête à tout brader ? À Trois-Rivières, un projet similaire a été accepté en 2021… contre des exonérations fiscales de 15 ans. Sherbrooke, elle, hésite encore. Et si la vraie question n’était pas « ce projet est-il bon ? », mais « qui va payer les pots cassés quand ça échouera ? »
L’électricité, ce point noir que tout le monde ignore
Stellar Data Centers assure que leur centre sera 100 % alimenté par des énergies renouvelables. Sauf que Sherbrooke n’a pas cette capacité. Hydro-Québec a déjà prévenu : le réseau local ne peut pas absorber une nouvelle charge de cette ampleur sans des coupures programmées en période de pointe. Un aveu d’échec.
Pire : les études d’impact environnemental, commandées par la Ville, n’ont pas été rendues publiques. Pourquoi ? « Parce qu’elles contiennent des données sensibles sur les infrastructures », répond un porte-parole municipal. Traduction : on cache quelque chose. Soit les chiffres sont mauvais, soit on attend que les citoyens baissent leur garde. Les deux options sont inacceptables.
Ce que les promoteurs ne disent pas sur les « emplois locaux »
Les 500 emplois promis ? 90 % seront occupés par des ingénieurs et techniciens spécialisés, recrutés ailleurs. Les quelques postes « locaux » iront à du personnel de sécurité ou d’entretien. Un leurre. À Québec, le mégacentre de Equinix a créé 300 emplois… dont seulement 12 % pour des résidents de la région. Le reste ? Des travailleurs importés de Toronto ou de Montréal. Sherbrooke n’échappera pas à cette règle.
Et puis, il y a la question des salaires. Un technicien en data center gagne entre 70 000 $ et 90 000 $ par an. Assez pour acheter une maison dans la région ? À Sherbrooke, le prix moyen d’une résidence est de 320 000 $. Avec un salaire net de 5 000 $ par mois, même les meilleurs payés ne pourront pas s’offrir un toit. Alors où est l’attractivité ?
La vraie bataille : qui contrôle les décisions ?
Derrière les discours sur l’innovation et l’emploi, ce projet cache une guerre d’influence. Stellar Data Centers a déjà rencontré en privé trois des cinq conseillers municipaux favorables au projet. Coïncidence ? Pas vraiment. Les lobbies des mégacentres de données sont connus pour leurs dons ciblés et leurs promesses d’investissements futurs. Un classique.
Mais cette fois, les citoyens ont réagi. Une pétition circule, signée par plus de 3 000 personnes en deux semaines. Un chiffre qui force à réfléchir. Pourtant, la Ville tergiverse. Pourquoi ? Parce que refuser, c’est admettre que Sherbrooke n’est pas une ville assez attractive pour ces géants. Accepter, c’est jouer à la roulette russe avec l’environnement et les finances publiques.
Sherbrooke a le choix : devenir une ville-commune ou une ville-usine
Les mégacentres de données ne créent pas de richesse locale. Ils la drainent. Ils ne sauvent pas les villes, ils les endettent. Et quand le projet tourne mal, comme à Strasbourg avec Google, ou à Prineville (Oregon) avec Facebook, c’est la collectivité qui paie l’addition.
Alors oui, le débat est rude. Mais c’est exactement pour ça qu’il faut le mener. Pas dans six mois, pas après les élections, maintenant. Parce que si Sherbrooke se laisse convaincre par les promesses creuses des promoteurs, ce ne sont pas que des emplois qu’elle perdra. C’est son avenir.
La décision est entre vos mains. Et elle sera politique.