Un réseau qui étouffe les petits acteurs
En 2016, Wave Mobile Money débarquait au Sénégal avec l’idée simple : rendre l’argent liquide obsolète. Huit ans plus tard, la plateforme opère dans 11 pays africains, avec plus de 20 millions d’utilisateurs. Le chiffre est impressionnant, mais il cache une réalité moins glorieuse. Les opérateurs locaux, eux, étouffent. À Dakar, un revendeur de téléphonie indépendant raconte : « Avant, on pouvait proposer des forfaits avec des services bancaires basiques. Aujourd’hui, Wave impose ses tarifs. Si tu ne passes pas par eux, tu es blacklisté. » Pas de nom, bien sûr. Juste une vérité qui pèse.
Karamokho Badiane, directeur régional du développement commercial, assume : « Nous avons une masse critique. Les petits ne peuvent pas rivaliser. » Traduction : Wave écrase la concurrence. Pas par accident, mais par design. Les régulateurs, eux, regardent ailleurs. Pourquoi ? Parce que les chiffres marchent. Parce que les populations, surtout en zone rurale, n’ont pas le choix. Parce que personne ne veut braquer un géant qui fait croire à l’inclusion financière.
Mais l’inclusion, c’est un leurre.
Wave se présente comme un outil pour les non-bancarisés. Sauf que les frais, 5 à 10 % par transaction, saignent les plus pauvres. Une étude de la Banque mondiale (2022) montre que dans les pays où Wave opère, 72 % des utilisateurs dépensent plus en commissions qu’ils n’économisent en évitant les banques. Les femmes, d’ailleurs, sont les premières pénalisés : elles gèrent 80 % des ménages en Afrique de l’Ouest, mais n’ont pas accès aux mêmes leviers de négociation que les hommes pour réduire ces coûts.
Badiane balaye d’un revers de main : « Les gens préfèrent payer 8 % que de marcher trois heures pour un guichet bancaire. » Oui, mais à quel point ces 8 % mangent-ils le budget alimentaire ? Personne ne le mesure vraiment. Parce que les régulateurs, encore une fois, se contentent de surveiller les gros chiffres, pas les vies concrètes.
L’argent qui fuit vers les élites
Derrière les virements entre particuliers, il y a un autre marché : celui des entreprises. Wave permet aux commerçants de recevoir des paiements sans banque. Sauf que les gros acteurs, les supermarchés, les transporteurs, négocient des tarifs préférentiels. Les petits, eux, restent coincés avec la fourchette maximale. Résultat : un rapport de l’AFD (2023) estime que 35 % des fonds transférés via Wave dans les zones rurales finissent par être détournés vers des intermédiaires urbains, souvent liés aux opérateurs télécoms. Pas de la corruption organisée, non. Juste un système qui avantage ceux qui ont déjà le pouvoir.
Badiane minimise : « C’est la loi du marché. » La loi du marché, c’est aussi celle qui explique pourquoi, au Mali, les paysans reçoivent leurs salaires via Wave… mais doivent payer pour les retirer. « On leur dit que c’est moderne, reprend-il. En réalité, c’est une nouvelle forme de colonialisme économique. » La formule est dure. Mais elle résonne.
Ce que les régulateurs ignorent
En Côte d’Ivoire, un pays où Wave est particulièrement actif, seulement 12 % des transactions concernent des services essentiels (santé, éducation, alimentation), selon les données de la BCEAO (2023). Le reste ? Achats superflus, jeux en ligne, paris sportifs. Wave a créé un écosystème où l’argent circule vite… mais pas toujours là où il faudrait.
Pourtant, quand on demande à Badiane pourquoi les régulateurs ne serrent pas la vis, il répond sans hésiter : « Parce qu’on leur offre une croissance à deux chiffres. Ils préfèrent fermer les yeux. » La vérité, c’est que personne ne veut assumer la responsabilité de brider un système qui, sur le papier, résout un problème : l’exclusion bancaire. Même si, en pratique, il en crée un autre : l’exclusion des petits, des ruraux, des femmes.
L’avenir ? Un monopole déguisé
Wave prépare son expansion au Nigeria et en Éthiopie. Les gouvernements locaux, affamés de devises, ferment les yeux. Les investisseurs applaudissent. Les utilisateurs, eux, paient.
Badiane conclut, laconique : « Dans cinq ans, les gens ne se souviendront plus des banques. Juste de Wave. » Peut-être. Mais la question n’est pas de savoir si Wave dominera l’Afrique. C’est de savoir qui paiera vraiment le prix de cette domination.
Et là, les comptes ne sont pas bons.