Un pull rouge, taille L, 29,99 âŹ. « VolĂ© Ă la boutique du centre commercial de Saint-Denis, dimanche matin. Dommage pour le vendeur, mais bon plan pour vous. » La description est lĂ , crue, presque fiĂšre. Sous les photos floues dâun jean Armani Ă 40 ⏠« trouvĂ© dans un magasin de luxe, porte dĂ©verrouillĂ©e », les commentaires sâenchaĂźnent : « Tâas le ticket de caisse ? » « Non, mais jâai tout gardĂ©, tâinquiĂšte. » « Tâes un hĂ©ros. » Sur Vinted, le marchĂ© de lâoccasion qui cartonne, les annonces de ce genre pullulent depuis dimanche. Pas des dizaines. Des centaines. Suffisamment pour que les associations de victimes, les commerçants et mĂȘme quelques flics sâinterrogent : comment un site censĂ© promouvoir lâĂ©conomie circulaire devient-il, en quelques heures, la vitrine des pillards ? Et surtout, pourquoi personne ne fait rien pour lâarrĂȘter ?
Le pull qui sent le sang des caisses
Le phĂ©nomĂšne a dĂ©marrĂ© comme un jeu. « On a vu des types filmer leurs vols en story Instagram avec des sous-titres style âProperty of [nom du magasin]â. Puis ils ont commencĂ© Ă revendre. Pas en direct, non, trop risquĂ©. Sur Vinted. » Un gĂ©rant de boutique Ă Aubervilliers, qui prĂ©fĂšre garder lâanonymat, a contactĂ© Mediapart hier soir. « Un de mes pulls Ă©tait en ligne Ă 15 âŹ, avec la mention âvolĂ© devant vos yeuxâ. Jâai appelĂ© Vinted, ils mâont dit de porter plainte. Sauf que⊠» Sauf que la plainte, ça prend du temps. Et que le pull, lui, il est dĂ©jĂ parti. « Un client mâa appelĂ© ce matin pour me dire quâil lâavait achetĂ©. Il a cru Ă une promo. »
Vinted nâest pas le seul concernĂ©. Leboncoin regorge aussi de « bonnes affaires » suspectes : « TV Samsung 65 pouces, volĂ©e chez Darty hier, 300 ⏠», « Montre Rolex Datejust, trouvĂ©e dans un coffre-fort ouvert, 5 000 ⏠». Mais Vinted, avec ses 60 millions dâutilisateurs en Europe, son algorithme qui pousse les annonces « tendance » et son absence totale de vĂ©rification dâidentitĂ©, est devenu le terrain de jeu prĂ©fĂ©rĂ©. « Câest comme un marchĂ© aux puces, sauf que les stands sont tenus par des mecs en train de fuir la police », rĂ©sume un modĂ©rateur de forum spĂ©cialisĂ© dans la lutte contre les fraudes.
Le chiffre qui claque : selon une estimation croisĂ©e par LâExpress et la prĂ©fecture de police, plus de 1 200 annonces suspectes ont Ă©tĂ© signalĂ©es sur Vinted entre dimanche 12h et mardi midi. Parmi elles, 347 concernaient des vĂȘtements de marques (Zara, Lacoste, The Kooples), 189 des objets Ă©lectroniques (Apple, Sony), et 72 des bijoux. « On a mĂȘme vu des meubles de salon, avec des photos prises dans des magasins encore ouverts », raconte une employĂ©e de CheckM, une startup qui traque les contrefaçons en ligne. « Le pire ? Les acheteurs posent des questions du genre âEst-ce que câest vraiment volĂ© ?â comme si câĂ©tait une question de garantie. »
Vinted sait, mais fait semblant de ne pas voir
La plateforme a supprimĂ© 450 annonces en 48h, selon un communiquĂ© envoyĂ© hier soir. « Nous condamnons fermement ces agissements et travaillons en Ă©troite collaboration avec les autoritĂ©s pour identifier les responsables ». Traduction : ils ont enlevĂ© ce qui Ă©tait trop visible, mais le reste reste en ligne. Pourquoi ? Parce que leur modĂšle Ă©conomique repose sur le volume. Plus il y a dâannonces, plus les algorithmes de recommandation tournent, plus les utilisateurs restent. Et puis, qui va vĂ©rifier quoi ?
Sur Vinted, 80 % des vendeurs nâont pas de piĂšce dâidentitĂ© vĂ©rifiĂ©e. Les photos sont floues, les descriptions minimalistes, les prix souvent trop beaux pour ĂȘtre vrais (un sac Longchamp Ă 80 âŹ, une veste Burberry Ă 120 âŹ). « Leur systĂšme de modĂ©ration automatique repĂšre les contrefaçons, mais pas les vols », explique un ancien employĂ© du service fraude. « Parce quâun pull âvolĂ©â nâest pas une contrefaçon, câest un produit dâoccasion. Et Vinted, câest lâoccasion avant tout. »
Le problĂšme ? Les acheteurs. Des milliers de personnes achĂštent ces objets en pensant faire une bonne affaire. « Je ne sais pas si câest volĂ© ou pas, mais le prix est imbattable », Ă©crit un commentaire sous une annonce de sneakers Nike Ă 60 âŹ. « Moi je mâen fous, tant que câest pas faux. » Personne ne demande de ticket de caisse. Personne ne vĂ©rifie. Et Vinted, elle, ne peut pas se permettre de ralentir son moteur.
Les flics galĂšrent, les victimes se font avoir
Porter plainte, câest long. Faire retirer une annonce, câest encore plus long. « On a contactĂ© Vinted hier pour signaler 15 annonces, ils nous ont rĂ©pondu quâils âĂ©tudiaient le dossierâ. Aujourdâhui, 12 sont toujours en ligne », raconte Mehdi, un commerçant de Pantin. « Et les flics ? Ils sont dĂ©bordĂ©s. Entre les Ă©meutes et les vols, ils ont autre chose Ă faire quâĂ surveiller Leboncoin. »
Le vrai scandale ? Ce nâest pas que des objets qui sont revendus. Câest un systĂšme qui se normalise. « Regardez les commentaires : âTâas le ticket ?â âNon, mais jâai tout gardĂ©.â Câest comme si on banalisait le vol », sâĂ©nerve une avocate spĂ©cialisĂ©e dans le droit des consommateurs. « Et les acheteurs ? Ils deviennent complices sans le savoir. »
La preuve ? Une annonce supprimĂ©e hier soir, mais repostĂ©e ce matin sous un pseudo diffĂ©rent, avec une photo lĂ©gĂšrement recadrĂ©e. « VolĂ© chez Celio, porte ouverte. 19,99 âŹ. » MĂȘme description. MĂȘme pull. MĂȘme acheteur potentiel, qui a laissĂ© un commentaire : « Je lâai dĂ©jĂ vu hier, mais bon, si câest pas volé⊠»
Ce que Vinted pourrait faire, mais ne fera pas
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VĂ©rifier les identitĂ©s. Obliger un scan CNI pour vendre des objets de plus de 150 âŹ. « Ils pourraient le faire, mais ça ralentirait les ventes », estime un expert en cybersĂ©curitĂ©.
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Croiser les données. Avec les douanes, les assurances, les fichiers de vol signalés. « Ils ont les moyens, mais pas la volonté », lùche un ancien cadre.
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Ăduquer les acheteurs. Un bandeau « Attention : certains objets pourraient provenir de vols » sur la page dâaccueil. « Trop compliquĂ©. Trop cher. Et puis, ça ferait fuir des clients. »
Leur prioritĂ© ? Garder leur croissance Ă deux chiffres. Pas nettoyer leur plateforme. « Vinted nâest pas un complice, câest un miroir. Il reflĂšte ce que la sociĂ©tĂ© accepte », conclut un journaliste qui couvre lâĂ©conomie de la seconde main. Sauf que, cette fois, le miroir montre quelque chose de bien plus sombre quâun simple pull Ă prix cassĂ©.
La prochaine fois, ce sera pire
Demain, peut-ĂȘtre, ce ne seront plus que des pulls. Ce seront des tĂ©lĂ©viseurs, des ordinateurs, des bijoux de famille. Des objets avec des numĂ©ros de sĂ©rie, des factures, des preuves. Des choses quâon ne peut pas revendre en trois clics sans laisser de trace.
Le vrai danger ? Ce nâest pas Vinted. Câest que personne ne trouve ça grave. Ni les acheteurs, ni les vendeurs, ni mĂȘme la plateforme. Juste un mauvais quart dâheure. JusquâĂ ce que ça devienne une habitude.
La derniĂšre annonce en date, postĂ©e il y a 20 minutes : « Aspirateur Dyson, volĂ© chez Conforama hier. 200 âŹ. Livraison offerte. » Aucun commentaire. Personne nâa encore posĂ© la question.