En janvier 2024, les usines de VinFast, le géant automobile vietnamien, ont démarré à pleine puissance pour livrer 15 000 véhicules en Europe. Un chiffre ambitieux, mais déjà en retard. Les chaînes de montage peinent à suivre le rythme, faute de pièces détachées locales et d’une logistique encore bancale. Pourtant, c’est ce genre de défi que le Vietnam doit surmonter d’ici 2026 si le pays veut tenir ses promesses économiques. Pas question de ralentir. Mais comment faire quand les freins sont partout ?
L’illusion d’une croissance qui tient debout
Les chiffres officiels sont là : le PIB vietnamien a progressé de 8,02 % en 2022, puis de 6,03 % en 2023. Assez pour que les institutions internationales saluent une « résilience remarquable ». Sauf que derrière ces moyennes se cachent des failles. La croissance repose à 70 % sur les exportations, textiles, électronique, chaussures, un modèle qui date des années 2000. Et ce modèle est en train de craquer.
Prenez le secteur textile, premier employeur du pays. En 2023, les commandes ont chuté de 12 % pour les exportateurs vers l’UE, à cause des droits de douane américains et européens. Résultat : des milliers d’ouvriers dans le delta du Mékong ont été mis au chômage technique. Le gouvernement parle de « diversification », mais les usines qui ferment plus vite que les nouvelles ne s’ouvrent. La réalité ? Le Vietnam n’a pas encore trouvé de remplaçant crédible à son ancien statut de « atelier du monde ».
Les réformes qui traînent comme un boulet
En théorie, le Vietnam a tout pour accélérer : une main-d’œuvre jeune et peu chère, des infrastructures en amélioration, et une position géostratégique idéale entre la Chine et l’Inde. En pratique, les réformes structurelles avancent au rythme d’un escargot sous sédatifs. Le problème ? Les élites politiques et économiques ne veulent pas toucher aux vaches sacrées.
Prenez la propriété foncière. Depuis 2013, la loi permet en théorie aux paysans de vendre leurs terres. En théorie. Dans les faits, les transactions restent bloquées par des bureaucrates locaux qui interprètent les règles à leur guise. À Bến Tre, dans le delta du Mékong, des centaines de familles attendent depuis des années que leur dossier soit traité. Résultat : impossible d’attirer des investisseurs étrangers qui veulent sécuriser leurs actifs. Le Premier ministre, Phạm Minh Chính, l’a reconnu en 2023 : « Le foncier est notre talon d’Achille. » Sauf qu’il n’a toujours pas donné de deadline pour débloquer la situation.
L’argent coule, mais pas là où il faut
Le Vietnam a levé 3,5 milliards de dollars en obligations souveraines en 2023, un record. Les banques locales prêtent sans compter, avec des taux d’intérêt qui frôlent parfois 15 % par an. Problème : une grosse partie de cet argent finit dans l’immobilier ou les projets pharaoniques sans retour sur investissement.
À Hô Chi Minh-Ville, les tours de bureaux restent à moitié vides. Les promoteurs ont construit 5 millions de mètres carrés de surfaces en 2023, mais seulement 30 % sont occupés. Pendant ce temps, les PME étouffent faute de crédits accessibles. Selon la Banque mondiale, 40 % des entreprises vietnamiennes peinent à obtenir un prêt, contre 20 % en Thaïlande ou en Indonésie. Le système bancaire est saturé par les gros dossiers, et les petits acteurs se noient.
Ce que le gouvernement refuse de voir
Officiellement, Hanoï mise sur les « industries de pointe » : semi-conducteurs, énergie verte, technologies médicales. Officieusement, personne ne sait vraiment comment y arriver. Le Vietnam n’a ni les compétences ni les infrastructures pour rivaliser avec la Corée du Sud ou Taïwan. Pourtant, le gouvernement continue de promettre des « zones économiques spéciales » sans préciser comment elles seront financées.
Pire : les tensions géopolitiques jouent contre le pays. Les sanctions américaines sur la Chine pourraient, en théorie, profiter à Hanoï. En pratique, les entreprises américaines hésitent à s’implanter au Vietnam par peur des représailles ou des changements de réglementation. En 2023, les investissements directs étrangers (IDE) ont reculé de 8 % par rapport à 2022. Un signal clair : les marchés ne croient plus aux promesses.
Le vrai choix de 2026
Le Vietnam a deux options. La première : continuer comme avant, avec des objectifs flous, des réformes à moitié appliquées et l’espoir que la croissance reviendra toute seule. Résultat ? Un ralentissement progressif, comme en 2019-2020, avec des licenciements massifs et une instabilité sociale.
La deuxième : casser les verrous. Cela signifie :
- Débloquer le foncier en moins de deux ans, avec des sanctions contre les bureaucrates qui sabotent les dossiers.
- Réorienter les crédits vers les PME et l’innovation, pas vers l’immobilier spéculatif.
- Arrêter de mentir sur les industries de pointe et miser sur ce que le pays sait faire : l’assemblage industriel à bas coût, mais en le modernisant.
- Négocier des accords commerciaux concrets avec l’UE et les États-Unis, pas des promesses creuses.
2026 n’est pas une date magique. Mais c’est le dernier délai raisonnable pour éviter le déclin. Le Vietnam a les atouts. Il lui manque la volonté.
Et vous, vous pariez sur quoi ?