Le 12 octobre dernier, Veritas a officiellement ouvert sa première usine en Afrique. À Tanger, près de 5 000 m² de halls d’assemblage, des machines neuves, et une centaine d’employés formés en urgence. Le groupe américain, spécialisé dans les composants automobiles, célèbre l’événement comme une première étape. Sauf que personne ne demande pourquoi ils font ça maintenant, et surtout pourquoi l’Afrique.
Veritas n’est pas un inconnu. Le groupe, basé dans le Michigan, fournit des pièces pour des marques comme Ford, GM, ou Stellantis. Mais son implantation en Afrique ? C’est un coup d’essai. Le continent représente moins de 3 % de son chiffre d’affaires mondial. Alors pourquoi Tanger ?
Parce que l’Europe et l’Amérique ferment leurs usines, et que le Maroc offre encore des coûts bas.
L’usine qui cache une fuite en avant
Veritas n’est pas le premier équipier à fuir l’Europe. Mais là où d’autres se contentent de délocaliser vers la Turquie ou la Pologne, Veritas mise sur Tanger. Pourquoi ? Parce que le Maroc, avec ses zones franches et ses accords de libre-échange, reste un des derniers endroits où monter une usine sans se ruiner.
Le coût horaire moyen d’un ouvrier marocain ? Autour de 2,50 dollars, contre 18 en Allemagne ou 12 en Pologne. À Tanger, les impôts sont allégés, les infrastructures existent, et l’État marocain courtise les investisseurs. Bref, c’est moins cher que partout ailleurs.
Sauf que le problème, c’est que Veritas ne vend pas grand-chose en Afrique. Son usine de Tanger ne produira pas pour le marché local, mais pour l’export. Les composants fabriqués ici iront alimenter les chaînes de montage en Europe ou en Amérique du Nord. L’Afrique, c’est juste un hub low-cost.
Et ça, c’est un problème. Parce que si les coûts montent un jour, et ils monteront, le Maroc n’est pas la Chine, Veritas devra soit fermer boutique, soit chercher un autre pays encore plus pauvre. L’Afrique n’est pas une destination, c’est une étape.
Le piège des accords de libre-échange
Veritas mise sur les accords commerciaux pour écouler sa production. Le Maroc a signé des traités avec l’UE et les États-Unis, ce qui permet d’exporter sans droits de douane. Sauf que ces accords sont fragiles.
Prenez l’exemple de l’accord UE-Maroc sur les produits agricoles. Il a été contesté par les écologistes et bloqué temporairement par le Parlement européen en 2021. Si les tensions montent, et elles montent, avec les crises climatiques et les guerres commerciales, ces accords peuvent s’effondrer du jour au lendemain.
Veritas compte aussi sur le Nearshoring, cette mode qui consiste à rapatrier les usines près de chez soi pour éviter les ruptures d’approvisionnement. Sauf que le Nearshoring, c’est une mode passagère. Dès que les coûts en Europe redeviendront compétitifs, les groupes comme Veritas repartiront. L’Afrique, encore une fois, n’est qu’un plan B.
Et puis, il y a la question des compétences. Fabriquer des composants automobiles, ce n’est pas monter des meubles en kit. Il faut des ingénieurs, des techniciens qualifiés, une logistique rodée. Le Maroc en a, mais pas assez pour attirer les gros poissons. Veritas joue à la petite main. Est-ce que ça suffira ?
Ce que les chiffres ne disent pas
Veritas ne communique pas ses investissements exacts à Tanger. Mais on sait une chose : ce n’est pas un gros coup.
D’après les données de la Moroccan Agency for Investment and Export Development, les investissements étrangers dans l’automobile au Maroc ont chuté de 30 % entre 2022 et 2023. Les groupes hésitent.
Pourquoi ? Parce que malgré les avantages, le Maroc reste un pays à risques. Instabilité politique, grèves fréquentes, corruption. Et puis, il y a la concurrence. La Tunisie, l’Égypte, le Sénégal : tous misent sur le même modèle. Veritas arrive tard, et elle n’est pas la seule.
Le vrai problème, c’est que l’Afrique n’est pas une priorité pour Veritas. Leur usine de Tanger, c’est un peu comme un enfant qu’on envoie à l’école en espérant qu’il rapporte de bonnes notes, alors qu’on sait très bien qu’on ne viendra pas le chercher le week-end. Ils y croient à moitié.
La vraie raison : Veritas a peur de la Chine
Si Veritas ouvre une usine à Tanger, ce n’est pas par amour pour l’Afrique. C’est parce qu’elle a peur de la Chine.
Depuis que les États-Unis ont durci leurs restrictions sur les importations chinoises, les équipiers automobiles cherchent des alternatives. Le Vietnam, l’Inde, le Mexique… et maintenant le Maroc.
Le problème, c’est que ces pays ne peuvent pas remplacer la Chine à 100 %. Ils n’ont ni les mêmes infrastructures, ni les mêmes chaînes d’approvisionnement. Veritas mise sur le Maroc parce que c’est proche de l’Europe, et que c’est moins risqué que de tout délocaliser en Asie du Sud-Est.
Mais est-ce que ça marchera ?
Pas sûr. Parce que si la Chine résiste, et elle résiste, avec des usines qui s’ouvrent encore en Europe, alors Tanger ne sera qu’un stopgap. Un plan B qui ne tient pas sur la durée.
Ce que ça change pour l’Afrique
Pour le Maroc, cette usine est une victoire symbolique. Mais une victoire à la petite semaine.
Le pays mise sur l’industrie automobile pour créer des emplois. Sauf que les emplois créés à Tanger seront surtout des postes peu qualifiés. Les ingénieurs et les cadres, eux, resteront en Europe ou aux États-Unis. L’Afrique, encore une fois, reste un réservoir de main-d’œuvre bon marché.
Et puis, il y a le risque de dépendance. Si Veritas ferme un jour, et elle pourrait le faire, le Maroc se retrouvera avec une usine vide et des centaines d’ouvriers au chômage.
Pourtant, personne ne semble s’en soucier. Parce que pour Veritas, l’Afrique n’est qu’un détail.
Un détail qui peut faire baisser les coûts aujourd’hui, mais qui ne changera rien à la donne de demain. Et ça, c’est le vrai problème.
Le pari fou de Veritas
Veritas joue à la roulette. Elle mise sur le Maroc parce que c’est moins cher que l’Europe, mais sans vraiment croire à l’Afrique.
Son usine de Tanger, c’est un peu comme un parachute : ça peut sauver la mise en cas de crash, mais ça ne change pas la trajectoire. Si les tensions commerciales s’apaisent, Veritas repartira.
Et l’Afrique ? Elle restera ce qu’elle a toujours été : un continent où les multinationales viennent chercher ce qui est le moins cher, sans jamais vraiment s’y installer.
Le vrai risque, ce n’est pas que Veritas échoue. C’est qu’elle réussisse, juste assez pour donner l’illusion que l’Afrique compte, alors qu’elle ne compte pas.