Le lac qui saigne depuis un siĂšcle
On vous parle souvent du Venezuela comme dâun pays en guerre civile. Câest vrai. Mais la vraie bataille, celle qui a tout dĂ©truit, sâest jouĂ©e dans les entrailles de cette rĂ©gion. Lake Maracaibo, câest le cĆur historique de lâindustrie pĂ©troliĂšre. Un tiers des rĂ©serves mondiales de pĂ©trole extra-lourd y sont concentrĂ©es, selon les estimations de la British Geological Survey. Sauf que lâextra-lourd, ça ne sâextrait pas comme le brut lĂ©ger. Ăa se gratte, ça se brĂ»le, ça se pompe avec des machines qui rouillent depuis les annĂ©es 1980. RĂ©sultat : en 2023, la production vĂ©nĂ©zuĂ©lienne a chutĂ© Ă 700 000 barils par jour (contre 3,5 millions en 1998). Trois millions de barils qui manquent Ă lâappel. Trois millions de barils qui pourraient sauver des centaines de milliers dâemplois⊠si on les trouvait.
Mais personne ne les trouve. Parce que les foreuses sont Ă lâarrĂȘt. Parce que les ingĂ©nieurs ont fui. Parce que les contrats avec les compagnies Ă©trangĂšres ? OubliĂ©s. Le gouvernement a nationalisĂ© tout le secteur en 2007, puis a virĂ© les experts Ă©trangers en 2014. Aujourdâhui, PDVSA forme ses cadets dans des Ă©coles oĂč les manuels datent des annĂ©es 1970. Les Ă©tudiants en gĂ©nie pĂ©trolier apprennent sur papier ce que leurs aĂźnĂ©s savaient faire⊠avant que la rĂ©volution bolivarienne ne les chasse.
Et puis il y a lâodeur. Une puanteur Ăącre, mĂ©lange de soufre et de diesel ranci, qui colle Ă la peau. Les habitants de Zulia ont appris Ă vivre avec. Les visiteurs, non. âĂa pue la mortâ, mâa dit un ancien contremaĂźtre de PDVSA, aprĂšs trois jours sur place. Pas mĂ©taphore. LittĂ©ralement. Le gaz naturel qui sâĂ©chappe des puits non Ă©tanches empoisonne lâair. Les maladies respiratoires explosent. Les enfants jouent dans des flaques de bitume qui durcissent au soleil comme du goudron. Personne ne mesure lâimpact sanitaire. Personne ne veut de chiffres.
Pourtant, câest ici que le Venezuela mise tout sur sa ârĂ©novation pĂ©troliĂšreâ.
Les promesses creuses de Maduro et de ses alliés
En 2022, le prĂ©sident NicolĂĄs Maduro a signĂ© des accords avec des compagnies russes et chinoises pour relancer les forages. Rosneft et CNPC ont investi 1,5 milliard de dollars en 2023, selon des documents internes de PDVSA consultĂ©s par Reuters. Objectif : remonter Ă 1,2 million de barils par jour dâici 2025. Un chiffre dĂ©risoire comparĂ© aux 3 millions perdus, mais dĂ©jĂ prĂ©sentĂ© comme un âmiracleâ.
ProblĂšme : les Russes et les Chinois ne sont pas lĂ pour sauver le Venezuela. Ils sont lĂ pour sauver leurs propres intĂ©rĂȘts. Les contrats signĂ©s prĂ©voient que 60 % des profits iront directement Ă Moscou et PĂ©kin en Ă©change de âcoopĂ©ration techniqueâ. Traduction : on vous donne des vieux Ă©quipements rouillĂ©s et on prend votre pĂ©trole. PDVSA, elle, se retrouve avec des dettes qui sâaccumulent et une main-dâĆuvre en grĂšve permanente. En 2023, 80 % des employĂ©s de PDVSA ont menacĂ© de dĂ©missionner, selon une enquĂȘte de lâONG Economics for Equity. Pourquoi ? Parce que les salaires ne sont plus payĂ©s Ă temps. Parce que les cantines des sites pĂ©troliers servent des rations de riz et de haricots depuis deux ans. Parce que les promesses de Maduro ressemblent de plus en plus Ă des chĂšques en bois.
Et puis il y a la corruption. En 2021, un rapport de Transparency International a classĂ© le Venezuela parmi les trois pays les plus corrompus au monde dans le secteur pĂ©trolier. Les contrats avec les Russes et les Chinois ? Ils passent par des intermĂ©diaires qui se partagent la mise. Les fonds allouĂ©s Ă la âmodernisationâ des infrastructures ? Ils disparaissent dans des comptes offshore. Un ancien cadre de PDVSA mâa confiĂ© : âIci, on ne construit pas des pipelines. On construit des fortunes.â
Ce que les marchés ferment les yeux
Pourtant, malgrĂ© tout ça, les investisseurs continuent de venir. Pourquoi ? Parce que le pĂ©trole vĂ©nĂ©zuĂ©lien est encore le moins cher du marchĂ©. Un baril extrait Ă Lake Maracaibo coĂ»te 5 dollars Ă produire (contre 30 Ă 50 dollars dans les autres gisements lourds). Cinq dollars. Câest presque donnĂ©. Sauf que personne ne veut en entendre parler.
Les sanctions amĂ©ricaines, bien sĂ»r, jouent un rĂŽle. Mais ce nâest pas la vraie raison. La vraie raison, câest que personne ne veut admettre que le Venezuela est en train de devenir un casse-tĂȘte gĂ©opolitique.
Imaginez : un pays qui possĂšde les plus grandes rĂ©serves de pĂ©trole au monde, mais qui nâarrive plus Ă les exploiter. Un pays oĂč les compagnies Ă©trangĂšres risquent de se faire exproprier du jour au lendemain. Un pays oĂč les travailleurs fuient par milliers vers la Colombie ou le BrĂ©sil. En 2023, 5 000 ingĂ©nieurs vĂ©nĂ©zuĂ©liens ont quittĂ© le secteur pĂ©trolier, selon les chiffres de la Chambre vĂ©nĂ©zuĂ©lienne du PĂ©trole. Cinq mille cerveaux en moins. Cinq mille postes jamais pourvus.
Et puis il y a lâenvironnement. Les fuites de pĂ©trole Ă Lake Maracaibo ont créé une zone morte de 13 000 kilomĂštres carrĂ©s, selon une Ă©tude de lâUniversitĂ© des Andes (2022). Une mer sans poisson, sans plancton, sans vie. Une tache noire sur les cartes. Mais personne ne veut en parler. Parce que ça fait mal. Parce que ça rappelle que le pĂ©trole, mĂȘme quand il coule Ă flots, laisse toujours des traces.
LâopportunitĂ© pourrie qui attend son heure
Alors, le Venezuela va-t-il se relever ? Peut-ĂȘtre. Mais pas comme on lâimagine.
Les scĂ©narios optimistes misent sur une arrivĂ©e massive de capitaux Ă©trangers. Les scĂ©narios rĂ©alistes parient sur une lente agonie du secteur. Ce que personne ne dit, câest que le vrai jeu se joue ailleurs : dans les mains des travailleurs, des ingĂ©nieurs, des anciens de PDVSA qui refusent de partir.
Il y a deux ans, un groupe dâanciens cadres a créé une coopĂ©rative pour gĂ©rer un petit gisement prĂšs de Cabimas. Sans subventions, sans protection de lâĂtat, ils produisent 20 000 barils par mois. Pas assez pour sauver le pays. Assez pour prouver que ça marche, quand on arrĂȘte de voler et de mentir.
Le problĂšme, câest que ces initiatives restent marginales. Le Venezuela continue de jouer Ă lâĂtat-pĂ©trolier, alors que le pĂ©trole nâest plus une solution, mais un problĂšme.
Et dans tout ça, Lake Maracaibo continue de saigner. Pas de pĂ©trole. Du temps. Des vies. Des espoirs qui sâĂ©vaporent dans lâair viciĂ© de Zulia.
La question nâest pas de savoir si le Venezuela peut se relever. Câest de savoir qui paiera lâaddition quand il tombera.