Le premier flacon de vaccin contre la grippe a Ă©tĂ© ouvert hier Ă Winnipeg, dans un centre de vaccination du centre-ville. Pas de discours, pas de fanfare. Juste une infirmiĂšre qui piquait le bras dâune retraitĂ©e, les yeux rivĂ©s sur son Ă©cran pour cocher une case dans le systĂšme provincial. Ă cĂŽtĂ©, une affiche rappelait : « Deux vaccins, une seule visite ». Sauf que les doses de COVID-19, elles, nâĂ©taient pas encore arrivĂ©es en quantitĂ© suffisante. Le Manitoba commence sa campagne, mais en mode bricolage.
Pourquoi les stocks restent un casse-tĂȘte
Les chiffres officiels parlent dâun objectif : vacciner 70 % des Manitobains Ă©ligibles dâici dĂ©cembre. Sauf que les livraisons de vaccins contre la COVID-19, commandĂ©es via Ottawa, accusent un retard. Selon les donnĂ©es de Shared Health Manitoba, seulement 60 % des doses promises pour octobre Ă©taient disponibles la semaine derniĂšre. « On a des trous dans le calendrier », admet une source interne, sous couvert dâanonymat. Les centres comme celui de St. Boniface, rĂ©putĂ© pour son efficacitĂ©, tournent dĂ©jĂ au ralenti : « On a des crĂ©neaux vides parce quâon nâa pas assez de doses Ă injecter ».
Et puis il y a le problĂšme des stocks de grippe. Cette annĂ©e, le vaccin est arrivĂ© en quantitĂ© normale, mais la logistique provinciale a peinĂ© Ă le redistribuer rapidement. RĂ©sultat : certains CLSC du nord, comme ceux de Thompson ou de Churchill, doivent encore attendre des renforts. « On nous avait promis des livraisons hebdomadaires, mais la premiĂšre semaine, on a eu droit Ă une seule caisse », grogne un employĂ© dâun centre isolĂ©. Pas de quoi faire la fĂȘte.
Ce que les hésitants ne veulent pas entendre
Les autoritĂ©s misent sur la simultanĂ©itĂ© des deux vaccins pour simplifier la logistique. « Moins de dĂ©placements, plus de protection », martĂšle le gouvernement. Sauf que les hĂ©sitants, eux, ne sont pas convaincus. Une Ă©tude rĂ©cente de lâUniversitĂ© du Manitoba (publiĂ©e en aoĂ»t) rĂ©vĂšle que 42 % des adultes de la province refusent encore le vaccin COVID-19, contre 28 % pour la grippe. « Les gens ont lâimpression quâon les force Ă choisir entre deux maux », analyse Dr. Lisa Richardson, Ă©pidĂ©miologiste Ă lâuniversitĂ©. « Or, le vrai problĂšme, câest quâon ne leur donne pas assez dâinfos claires. »
Et puis il y a ceux qui, comme Marie, 58 ans, attendent toujours leur tour. « Je me suis prĂ©sentĂ©e trois fois au centre de Portage la Prairie, et Ă chaque fois, on me disait : âRevenez la semaine prochaine, on aura des doses.â » Trois semaines plus tard, elle nâa toujours rien eu. « Franchement, si câĂ©tait urgent, ils auraient trouvĂ© une solution. »
Le vrai défi : la coordination entre provinces
Le Manitoba dĂ©pend Ă 80 % des livraisons fĂ©dĂ©rales pour les vaccins COVID-19. Sauf quâOttawa, lui-mĂȘme, subit des pressions : les doses Pfizer et Moderna arrivent en quantitĂ©s variables, et les provinces se tirent dans les pattes pour les prioritĂ©s. « On nous promet des millions de doses, mais en rĂ©alitĂ©, on en reçoit Ă la petite cuillĂšre », lance un haut fonctionnaire provincial, exaspĂ©rĂ©. Pire : certains centres de vaccination, comme ceux gĂ©rĂ©s par des cliniques privĂ©es (ex : Medicentre Ă Brandon), facturent encore des frais pour les injections, ce qui dĂ©courage les plus prĂ©caires. « On est en 2023, pas en 1923. Un vaccin, ça doit ĂȘtre gratuit et accessible. Point. »
Ce qui se joue vraiment cette année
La vraie question, ce nâest pas tant la couverture vaccinale que la rĂ©activitĂ© des hĂŽpitaux. En 2022, le Manitoba avait enregistrĂ© 1 200 hospitalisations liĂ©es Ă la grippe et Ă la COVID-19 combinĂ©es. Cette annĂ©e, les modĂšles prĂ©disent une hausse de 25 % si la campagne piĂ©tine. « Les lits sont dĂ©jĂ serrĂ©s en pĂ©diatrie, avec la rĂ©surgence des gastro-entĂ©rites », rappelle le Dr. Mark Tyndall, chef de la santĂ© publique. « Si on ajoute une vague de grippe mal contrĂŽlĂ©e, ça va ĂȘtre la galĂšre. »
Pourtant, le gouvernement semble jouer la carte de lâoptimisme forcĂ©. « On est prĂȘts », rĂ©pĂ©tait hier la ministre de la SantĂ©, Heather Stefanson, lors dâun point de presse. Sauf que sur le terrain, les infirmiĂšres et les mĂ©decins en ont ras-le-bol des promesses en lâair. « On nous demande de faire des miracles avec des moyens de merde », lance une infirmiĂšre de lâunitĂ© COVID dâun hĂŽpital de Winnipeg, qui prĂ©fĂšre garder lâanonymat.
La leçon des années précédentes
En 2020, le Manitoba avait mis en place un systĂšme de drive-thru pour les vaccins, saluĂ© comme une innovation. En 2021, les centres avaient ouvert plus tĂŽt, avec des crĂ©neaux Ă©tendus le soir. Cette annĂ©e ? Rien de nouveau. Juste des affiches et des appels à « se responsabiliser ». « On a lâimpression quâon nous traite comme des enfants capricieux », soupire un rĂ©sident de Steinbach. « Vaccinez-vous, câest pour votre bien. » Oui, mais quand ? Et comment ?
Ce qui va vraiment se passer
Dâici novembre, deux scĂ©narios sont possibles :
- Les livraisons sâaccĂ©lĂšrent, et les stocks deviennent suffisants. Dans ce cas, la campagne pourrait atteindre 50 % de couverture dâici dĂ©cembre. Assez pour Ă©viter le pire, mais pas pour Ă©radiquer les risques.
- Les retards persistent, et les hĂ©sitants restent sourds. LĂ , on frĂŽle les 800 hospitalisations supplĂ©mentaires dâici janvier, selon les projections internes de Shared Health.
Le Manitoba a les moyens de faire mieux. Mais pour lâinstant, entre les stocks qui traĂźnent et les messages contradictoires, la province joue Ă la roulette russe. Avec des aiguilles dans les bras des patients.
La derniĂšre question qui tue
Si la campagne vaccinale est un Ă©chec cette annĂ©e, qui paiera lâaddition ? Pas les laboratoires, pas Ottawa, mais bien les urgences surchargĂ©es et les familles en attente de lits. Et dans ce cas, comme souvent, ce seront les plus vulnĂ©rables qui trinqueront. Alors oui, vaccinez-vous. Mais surtout : exigez des comptes. Parce que pour lâinstant, personne ne semble vraiment aux commandes.