Le 3,8 % va durer. Et ça, c’est un problème.
Pas besoin de rapports d’experts pour comprendre que maintenir un taux de TVA dérogatoire à 3,8 % pour l’hébergement jusqu’en 2035, c’est une décision qui sent le court-termisme. Le Conseil des États l’a voté jeudi, 31 voix contre 9. Assez pour enterrer le débat. Assez pour laisser planer une question simple : qui va payer cette facture ?
Les chambres d’hôtels en Suisse coûtent déjà assez cher. À Genève, une nuit en 3 étoiles tourne autour de 250 francs. À Zurich, comptez 200 francs pour un deux étoiles correct. Le 3,8 % de TVA, c’est une réduction symbolique à côté de ces prix. Mais symbolique ou pas, ça coûte. Très cher.
Le chiffre qui cloche : 1,2 milliard par an.
C’est l’estimation du coût annuel de cette mesure, selon une étude de l’Administration fédérale des contributions. 1,2 milliard. Par an. Pour un avantage qui se ressent à peine dans le portefeuille des touristes. Parce que oui, les hôtels ne baissent pas leurs prix quand la TVA baisse. Ils gardent leur marge. Et les voyageurs, eux, continuent de payer.
Alors à qui profite le crime ?
À personne, en réalité. Sauf aux propriétaires d’hôtels, qui bénéficient d’une subvention déguisée. Et aux politiques, qui évitent un sujet sensible : pourquoi la Suisse, pays riche, maintient-elle un système où les finances publiques subventionnent indirectement un secteur déjà rentable ?
L’hôtellerie suisse, un secteur ultra-profitable.
Prenez le groupe Bella Vista, premier opérateur hôtelier du pays. En 2023, il a dégagé un bénéfice net de 120 millions de francs. Le groupe Kempinski, présent à Zurich et Lugano, affiche des taux d’occupation à 85 % en haute saison. Les hôtels de luxe, eux, frôlent les 90 %. Dans ce contexte, un taux réduit de TVA, c’est comme donner un bon d’achat à un restaurant étoilé alors qu’il affiche complet tous les soirs.
Pourtant, personne ne bronche. Pas les partis, pas les lobbies, pas même les touristes, qui continuent de payer. Parce que le vrai débat, lui, n’a jamais eu lieu.
Ce que personne ne dit : et si on baissait les prix, au lieu de la TVA ?
La Suisse a un problème de compétitivité touristique. Les prix sont élevés, les salaires aussi, et les infrastructures vieillissent. Au lieu de maintenir un taux réduit qui avantage surtout les grands groupes, pourquoi ne pas exiger des hôtels qu’ils réinvestissent une partie de leurs économies dans des tarifs plus accessibles ?
Parce que c’est ça, le vrai enjeu. Pas la TVA. Mais la capacité du pays à attirer des visiteurs qui ne sont pas seulement des clients VIP, mais aussi des familles, des jeunes, des voyageurs en quête de bonnes affaires. Or, aujourd’hui, la Suisse mise sur une clientèle aisée, prête à payer 300 francs la nuit. Une bulle.
Le Conseil des États a fait son choix. Maintenant, c’est au Conseil national de trancher.
Sauf que le débat est déjà clos. Comme si prolonger une mesure inefficace était une victoire. Comme si 1,2 milliard par an, c’était une somme négligeable. Comme si les touristes n’avaient pas le droit de savoir qu’ils paient, indirectement, pour un système qui les méprise.
La vraie question, c’est : jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand la Suisse va-t-elle continuer à subventionner un secteur qui n’en a pas besoin ? Jusqu’à quand les voyageurs vont-ils accepter de payer des prix exorbitants pour un avantage fiscal qui ne les concerne même pas ?
Parce qu’au final, le 3,8 %, c’est comme un paravent. Derrière, il y a une industrie qui tourne à plein régime, des profits records, et une classe politique qui préfère fermer les yeux plutôt que d’affronter la réalité : le tourisme suisse coûte cher, et personne ne veut en parler.