Un vaccin qui divise plus qu’il ne protège ?
Le HPV, c’est le virus sexuellement transmissible le plus répandu au monde. 80 % des femmes seront infectées au moins une fois dans leur vie, selon l’OMS. Pourtant, en Turquie, le débat sur la vaccination reste explosif. Les opposants ? Principalement des groupes conservateurs qui y voient une incitation à la promiscuité. Un argument fallacieux, mais qui fait mouche dans un pays où la morale religieuse pèse encore lourd.
Et puis, il y a la méfiance envers les laboratoires pharmaceutiques. Un rejet qui rappelle celui du vaccin contre la COVID-19, où des rumeurs de stérilisation ont circulé. Sauf que là, le HPV, c’est bien plus concret : un cancer évitable. Pourtant, Ankara tergiverse. En 2023, seulement 12 % des filles turques de 12 ans avaient reçu les deux doses recommandées, contre 80 % en France. Un retard qui coûte cher.
Pourtant, le vaccin existe depuis 2006. Gardasil, le plus utilisé, est approuvé dans 140 pays. La Turquie ? Elle attend. Et pendant ce temps, les femmes paient le prix.
L’État turc joue avec le feu
Le ministère de la Santé turc a lancé un programme pilote en 2021, mais seulement dans trois provinces. Istanbul, Ankara, Izmir. Trois villes où les mentalités sont (un peu) plus ouvertes. Le reste du pays ? On attend. Officiellement, c’est pour « évaluer l’acceptabilité sociale ». Officieusement, c’est parce que le gouvernement ne veut pas braquer une partie de son électorat.
Et puis, il y a Recep Tayyip Erdoğan. L’homme qui a fait de la famille et des valeurs traditionnelles un pilier de son pouvoir. Un vaccin contre un virus lié à la sexualité ? Ça fait grincer des dents. D’autant que les campagnes de vaccination scolaires, déjà limitées, sont souvent sabotées par des parents. En 2024, une école d’Izmir a même refusé d’accueillir une infirmière vaccinatrice sous la pression de parents religieux.
Le résultat ? Un taux de couverture dérisoire. Alors que le vaccin est 90 % efficace contre les cancers du col de l’utérus, la Turquie reste à la traîne. Pourquoi ? Parce que la santé publique n’est pas une priorité quand la politique l’emporte.
Les laboratoires attendent, les femmes aussi
Merck, le géant pharmaceutique derrière Gardasil, a déjà perdu des millions en Turquie. 120 millions de doses vendues dans le monde en 2025, mais presque aucune en Turquie. Résultat : le vaccin y est trois fois plus cher qu’en Europe, car importé en petites quantités. Une aubaine pour les cliniques privées, mais un désastre pour les femmes qui ne peuvent pas se le payer.
Et puis, il y a l’argument économique. Vacciner les jeunes filles, c’est éviter des traitements coûteux plus tard. Le cancer du col de l’utérus coûte 1,5 milliard de dollars par an à la Turquie en soins, selon une étude de l’Université de Hacettepe. Un vaccin à 50 dollars par dose, c’est un investissement dérisoire en comparaison.
Pourtant, personne ne bouge. Ni le gouvernement, ni les associations médicales. Comme si on attendait que le problème se règle tout seul.
Ce que cache le silence d’Ankara
Derrière les débats religieux et politiques, il y a une réalité plus sombre. La Turquie a un des taux de mutilations génitales les plus élevés d’Europe. 20 % des femmes ont subi une excision, selon un rapport de 2023. Un acte qui complique les dépistages du cancer du col de l’utérus. Parce que les femmes ne vont pas chez le gynécologue. Par peur, par honte, par méconnaissance.
Et le vaccin ? Il n’est même pas proposé. Pourtant, il serait la solution la plus simple. Mais parler de sexualité en Turquie, c’est encore un tabou. Alors on attend. On attend que les filles grandissent, qu’elles tombent malades, qu’elles meurent. Parce que vacciner, c’est aussi parler de plaisir, de corps, de liberté. Et ça, le gouvernement turc ne veut pas en entendre parler.
Et après ?
La Turquie va-t-elle enfin se décider ? Probablement pas avant 2027. Parce que les élections approchent, et Erdoğan ne veut pas froisser son électorat conservateur.
Résultat : des milliers de femmes de plus en danger. Un scandale sanitaire qui dure depuis des années.
Le pire ? Personne ne semble s’en soucier vraiment.
Parce que quand la politique passe avant la santé, les femmes paient toujours le prix.