Le solaire tunisien avance, mais les vieux réseaux résistent encore
Le 15 mars dernier, à Tozeur, un nouveau parc solaire de 150 mégawatts a été inauguré en grande pompe. 200 millions d’euros investis, 300 emplois promis, des discours sur l’autonomie énergétique. Sur le papier, c’est beau. Dans les faits, la Tunisie produit toujours 80 % de son électricité avec du gaz naturel, et les factures explosent. Le pays importe aujourd’hui plus de 3 milliards de mètres cubes par an, à prix d’or depuis la guerre en Ukraine. Résultat : l’État tunisien dépense 10 % de son budget juste à payer les livraisons de TotalEnergies et d’Engie.
Pourtant, personne ne parle vraiment des 1 500 mégawatts de projets solaires bloqués en attente d’autorisation. Ni des contrats signés en catimini avec des promoteurs étrangers qui raflent les terrains les plus ensoleillés du pays. Le gouvernement tunisien mise sur les renouvelables, mais les vieux réseaux, et ceux qui les contrôlent, ne lâchent rien.
Pourquoi les barrages administratifs traînent en longueur
À Sfax, la centrale solaire de Ksar Ghilane (100 MW) devait être opérationnelle en 2021. Trois ans plus tard, elle tourne encore à 30 % de sa capacité. Problème ? Les raccordements au réseau national sont gérés par la STEG (Société Tunisienne d’Électricité et de Gaz), une entreprise publique notoirement lente, corrompue, et dépendante des lobbies pétroliers.
Un rapport de la Banque Mondiale (2023) le confirme : « Les délais moyens pour obtenir un permis de construire un parc solaire en Tunisie dépassent 18 mois, contre 6 mois en Espagne ou au Maroc. » Pourtant, le pays a un atout de taille : un ensoleillement moyen de 3 000 heures par an, soit deux fois plus que l’Allemagne. Alors pourquoi cette lenteur ?
- La STEG freine les raccordements pour éviter de perdre son monopole sur le transport d’électricité. Officiellement, c’est « pour moderniser le réseau ». Officieusement, c’est pour garder la main sur les subventions européennes qui financent encore une partie des importations de gaz.
- Les promoteurs étrangers jouent la montre. Des groupes comme Masdar (Émirats) ou Nepal Solar ont signé des contrats d’exploitation à long terme, mais bloquent les extensions tant que les tarifs d’achat de l’électricité solaire ne baissent pas. Résultat : des centrales sous-dimensionnées, et des villages comme Douz ou Médenine qui continuent de subir des coupures.
- L’État tunisien n’a pas les moyens de son ambition. Le fonds public pour les énergies renouvelables, doté de 500 millions de dinars (environ 150 millions d’euros), est déjà à sec. Les banques locales refusent de financer les petits projets, par peur des retards. Les investisseurs étrangers, eux, exigent des garanties d’État… que le pays ne peut plus se permettre.
Le gaz reste le vrai pouvoir en Tunisie
En 2022, la Tunisie a importé 2,8 milliards de mètres cubes de gaz, soit 1,5 milliard d’euros. Pour comparaison, le budget de la santé du pays s’élève à 1,2 milliard d’euros. Où est la priorité ?
Pourtant, le gouvernement tunisien n’a pas augmenté les tarifs depuis 2015. Résultat : la STEG perd 200 millions de dinars par an à cause des factures impayées. Alors, plutôt que de taxer les Tunisiens ou de fermer les centrales à gaz, on mise sur des partenariats douteux.
Prenez l’exemple de QatarEnergy, qui a signé en 2023 un accord pour livrer 1 milliard de mètres cubes de GNL par an à partir de 2025. Un contrat sans appel d’offres, négocié en urgence après l’effondrement des prix du gaz russe. Personne ne sait combien il coûte vraiment. Officiellement, c’est « une sécurité énergétique ». En réalité, c’est une rente pour les régimes du Golfe qui veulent écouler leur gaz à perte.
Et pendant ce temps, les Tunisiens paient. Le coût de l’électricité a doublé en cinq ans, et les coupures se multiplient. À Tunis, dans le quartier populaire de La Goulette, les habitants racontent : « Avant, on avait des coupures une fois par semaine. Maintenant, c’est deux fois par jour. Et quand le courant revient, la facture a encore augmenté. »
L’autosuffisance solaire est-elle encore possible ?
Oui, mais à une condition : casser le pouvoir de la STEG et des lobbies gaziers. Le plan officiel prévoit 40 % d’énergies renouvelables d’ici 2030. Pour l’instant, on en est à 12 %.
Quelques signaux encourageants existent quand même :
- Les coopératives citoyennes commencent à émerger. À Kairouan, une association locale a installé 500 panneaux solaires pour alimenter une école. Résultat : la facture d’électricité a été divisée par trois. Le problème ? Ces initiatives restent marginales, et l’État ne les soutient pas.
- L’Allemagne et l’UE financent des projets pilotes. Un fonds de 30 millions d’euros a été débloqué pour des micro-réseaux solaires dans le Sud. Mais les critères sont si stricts que seulement 8 % des dossiers déposés ont été acceptés.
- La jeunesse tunisienne se mobilise. Des ingénieurs comme Amine Ben Hassine, fondateur de Tunisolar, une startup qui installe des kits solaires pour les ménages, estiment que « le vrai potentiel, ce n’est pas dans les méga-parcs, mais dans l’autoconsommation citoyenne ». Sauf que pour l’instant, l’État taxé à 20 % l’autoproduction d’électricité, ce qui rend le solaire domestique peu rentable.
Ce que personne ne dit sur la transition tunisienne
La Tunisie a un atout majeur : elle pourrait devenir un hub solaire pour l’Europe. Avec ses 1 500 km de côtes et son ensoleillement, le pays est idéal pour exporter de l’électricité vers l’Italie ou la Sicile. Sauf que personne ne parle des câbles sous-marins. Le projet Tunisia-Italy Interconnector, prévu pour 2026, est en retard de deux ans, et son coût a été revu à la hausse (1,2 milliard d’euros au lieu de 800 millions).
Pourquoi ce retard ? Parce que les compagnies italiennes qui doivent construire les lignes (comme Terna) ne veulent pas investir sans garanties. Et qui peut donner ces garanties ? La STEG. Sauf que la STEG est endettée jusqu’au cou et sous contrôle politique.
Bref, la Tunisie a tous les ingrédients pour réussir sa transition. Mais tant que les vieux réseaux et les lobbies gaziers dicteront la loi, l’autosuffisance restera un vœu pieux.
La vraie question n’est pas « si » la Tunisie y arrivera, mais « quand » elle osera casser les verrous.
Et pour l’instant, personne ne semble pressé.