Andris Kulbergs a gagné. Et après ?
À Riga, dans un bureau de vote du centre-ville, une femme de 62 ans glisse son bulletin dans l’urne en marmonnant : « Encore un coup de plus pour ces gens-là. » Elle ne sait pas encore que son vote, comme ceux de milliers d’autres, vient de donner 35,6 % à la Liste unie de son Premier ministre sortant. Un score historique. Un score qui ne veut rien dire.
Les chiffres officiels ne mentent pas : la formation centristre d’Andris Kulbergs arrive en tête des législatives lettones, devant le Parti social-démocrate (20,1 %) et l’extrême droite de la NA (Nacionālā apvienība, 14,8 %). Mais personne, ou presque, ne s’en réjouit. Pourquoi ? Parce qu’avec ces résultats, personne ne gouvernera vraiment. Pas même Kulbergs.
Un score qui ne sert à rien
La Lettonie a un système électoral qui punit les majorités. Les 100 sièges de la Saeima se répartissent entre 8 circonscriptions, et chaque parti doit négocier localement pour former des coalitions. Kulbergs a besoin d’au moins 51 sièges pour gouverner seul. Il en a 37. Il lui en manque 14. Et personne ne veut lui tendre la main.
Pourquoi ? Parce que ses alliés potentiels, les sociaux-démocrates, ont tout fait pour le saborder. Leur chef, Juris Pūce, a passé la campagne à critiquer « l’amateurisme » de Kulbergs sur l’énergie et l’inflation. Résultat : les deux partis, qui ont gouverné ensemble, se détestent désormais. Les sociaux-démocrates préféreraient s’allier avec la NA, l’extrême droite, pour former une coalition anti-Kulbergs. « C’est une farce », lance un analyste du Latvijas Radio, sous le couvert de l’anonymat. « Tout le monde sait que ça va bloquer. La vraie question, c’est : combien de temps avant qu’ils ne se mettent d’accord pour se nuire ? »
Et puis, il y a ce détail : la NA a progressé. Pas assez pour gouverner, mais assez pour empoisonner la vie de tout le monde. Avec 14,8 %, le parti d’Arturs Toms Pētersons, un ancien ministre des Affaires étrangères viré pour corruption en 2021, fait son entrée au Parlement. « Ils ne veulent pas le pouvoir », explique une militante de la Liste unie. « Ils veulent juste nous faire perdre. » Et ça marche.
L’Europe regarde, mais ne voit rien
À Bruxelles, on observe les résultats avec un sourire poli. La Lettonie est un petit pays, membre de l’UE depuis 2004, mais dont l’instabilité chronique agace. « Un État qui ne parvient pas à former un gouvernement stable, c’est un État qui ne peut pas appliquer les réformes européennes », rappelle une source proche de la Commission. En clair : plus la Lettonie bloque, plus elle devient un fardeau.
Prenez l’énergie. La Lettonie dépend à 80 % du gaz russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine, Kulbergs a promis de diversifier les approvisionnements, mais sans résultats. « On nous dit de tenir bon, mais personne ne nous aide vraiment », grogne un responsable local. Résultat : les prix de l’électricité ont explosé (+30 % en un an), et les Lettons commencent à manifester. La NA, elle, promet « un plan national ». Traduction : plus de gaz russe, plus vite. Mais comment ? Personne ne sait.
Le vrai problème : personne ne croit plus en rien
Dans les rues de Riga, l’ambiance est morose. « On a voté pour changer les choses, et on se retrouve avec la même merde », résume un ouvrier de 45 ans, devant un café. La Liste unie a capitalisé sur la peur du chaos, « Votez pour nous, ou ce sera le bordel », mais son message est passé pour du vent.
Pourquoi ? Parce que les Lettons ont compris une chose simple : les partis mentent tous. La Liste unie a promis de réduire la dette publique. Résultat : elle a augmenté. Les sociaux-démocrates ont juré de défendre les retraités. Résultat : les pensions ont été gelées. La NA, elle, promet « l’ordre et la justice ». Traduction : plus de migrants, plus d’ONG, plus de « woke ». Mais même eux, personne ne les croit capables de tenir leurs promesses.
Ce qui se joue vraiment : la fin d’un mythe
La Lettonie était présentée comme le « miracle baltique ». Un pays pauvre en 1991, riche en 2024. Une démocratie stable. Un modèle pour l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, ce mythe s’effrite. Le PIB par habitant a chuté de 5 % en un an. L’inflation reste à 12 %. Et maintenant, le Parlement va se battre comme des rats dans un sac.
« On nous a dit que l’UE nous protégerait », souffle une économiste de l’université de Lettonie. « On voit bien que non. »
La vraie question : et après ?
Trois scénarios se dessinent. Le premier : une coalition improbable entre Kulbergs et la NA. « Ils se détestent, mais ils ont besoin l’un de l’autre », analyse un politologue. Résultat : un gouvernement de transition, le temps des prochaines élections. Le second : des élections anticipées. « Ça pourrait arriver dans six mois », prédit un député. Le troisième, le plus probable: un gouvernement minoritaire, incapable d’agir, pendant que la Lettonie s’enfonce.
Une chose est sûre : personne ne gagne. Pas Kulbergs, pas la NA, pas les sociaux-démocrates. Juste des Lettons qui vont continuer à payer l’addition.
Ce que Bruxelles ne dit pas
La Commission européenne a déjà prévenu : « La stabilité politique est une condition pour les fonds européens. » Traduction : si la Lettonie ne se met pas d’accord, elle risque de perdre une partie de son budget. « Ils nous menacent, mais ils n’ont pas le choix », rétorque un diplomate letton. « On est trop petits pour qu’ils nous lâchent. Mais assez gros pour qu’ils nous ignorent. »
Le vrai danger, ce n’est pas l’instabilité. C’est l’indifférence. L’Europe a besoin de la Lettonie comme elle a besoin d’un trou dans la tête. Et la Lettonie le sait.
La dernière ironie
Alors que les résultats tombent, un graffiti apparaît sur un mur de Riga : « Nous avons voté. Ils ont perdu. » C’est tout ce qu’il reste à dire.
Ce qui vient après, personne ne le sait encore.