À Feyzin, près de Lyon, les cuves de la raffinerie TotalEnergies crachent du carburant jour et nuit. Depuis le début de l’année, l’usine tourne à 98 % de sa capacité. 98 %. C’est le taux record annoncé par Patrick Pouyanné en personne, fin juin, devant les actionnaires. « On est en mode pleine puissance, comme jamais. » Traduction : les raffineries européennes, ces vieilles dames rouillées qu’on croyait bonnes pour la casse, deviennent des mines d’or. Et Total en est le premier bénéficiaire.
Pourtant, personne ne vous le dira comme ça. Les médias parlent de « tensions géopolitiques », de « risques d’approvisionnement », de « résilience industrielle ». Des mots lisses, qui cachent une vérité plus crue : le pétrole coûte cher, très cher, et TotalEnergies en profite.
Le chiffre qui résume tout : +12 % de marge brute par baril en un an.
C’est ce que révèle une étude de la société de conseil Wood Mackenzie, publiée en mai. Entre 2022 et 2023, la marge des raffineurs européens a explosé. Pourquoi ? Parce que le brut, lui, est cher, plus de 80 dollars le baril en moyenne cette année, mais le gazole et l’essence, eux, ont mis du temps à suivre. Résultat : les marges se sont envolées.
Et TotalEnergies, avec ses 14 raffineries en Europe, est en première ligne. À Grandpuits, en Seine-et-Marne, l’usine tourne à 105 % de sa capacité. 105 %. Vous avez bien lu. On fait des heures sup’ sur des machines conçues pour durer 30 ans. À La Mède, près de Marseille, c’est la même danse. Les tours de distillation suent la suie, les opérateurs enchaînent les doubles shifts, et les actionnaires se frottent les mains.
Mais attention. Ce n’est pas un cadeau du ciel. C’est une arnaque bien huilée.
Le prix de l’essence reste bas… parce que les États le bloquent
Vous avez remarqué ? À la pompe, le prix du gazole a à peine augmenté depuis le début de l’année. En France, il stagne autour de 1,70 €/litre. Pourquoi ? Parce que les gouvernements européens ont gelé les prix pour éviter la colère des automobilistes. Résultat : les raffineurs vendent leur produit à perte… mais rachètent le brut à prix d’or.
Prenez l’exemple de la raffinerie de Gelsenkirchen, en Allemagne, propriété de Total. En mars dernier, le groupe a acheté du brut à 85 $ le baril, alors que le gazole se vendait 1,60 €/litre. Mathématiquement, c’est du suicide. Sauf que Total a une astuce : elle compense sur les autres produits.
Le kérosène ? Prix multiplié par deux en six mois. Les lubrifiants ? Marges record. Le naphta, utilisé pour faire du plastique ? Les chimistes se battent pour en avoir. Bref, Total se saigne sur l’essence, mais se refait sur tout le reste.
Et les États ? Ils ferment les yeux. Pourquoi ? Parce que les raffineurs paient des impôts locaux, emploient des milliers de personnes, et font tourner des régions entières. À Grandpuits, par exemple, l’usine représente 1 200 emplois directs. Fermer, c’est déclencher une crise sociale. Donc on serre les dents, on fait semblant de ne pas voir les marges folles, et on laisse TotalEmpires s’en mettre plein les poches.
La guerre au Moyen-Orient, ce cadeau empoisonné
Patrick Pouyanné ne le dit pas comme ça, mais la guerre en mer Rouge est un jackpot pour Total.
Depuis les attaques des Houthis contre les tankers, les assurances maritime ont explosé. Un cargo qui transportait du brut de 70 $ le baril se retrouve à 90 $ une fois arrivé en Europe, à cause des frais de sécurité. Total, qui a des raffineries sur les deux rives de la Méditerranée, en profite comme un requin.
Le problème ? Si la guerre s’étend, les approvisionnements vont se gripper. Déjà, la Chine a réduit ses importations de brut moyen-oriental de 20 % depuis janvier. Et l’Europe, elle, dépend à 30 % du golfe Persique.
Alors oui, Total peut se réjouir aujourd’hui. Mais si les tensions montent, les raffineries européennes vont se retrouver à court de brut. Et là, ce ne seront plus les marges qui exploseront, ce sera la panique.
Déjà, certains sites tournent au ralenti. La raffinerie de Milazzo, en Sicile, a réduit sa production de 15 % en juin, faute de brut léger. Et personne ne veut en parler.
L’Europe paie la note… et TotalEmpires engrange
Voilà le vrai scoop : l’Europe subventionne indirectement TotalEnergies.
Comment ? En laissant filer les prix à la pompe tout en imposant des normes environnementales draconiennes sur les raffineries. Résultat : les usines européennes sont parmi les plus chères à faire tourner, mais aussi parmi les plus rentables quand le brut est cher.
Prenez la raffinerie de Antwerp, en Belgique : elle a investi 2 milliards d’euros pour se mettre aux normes anti-pollution. Coût énorme. Mais aujourd’hui, avec le brut à 80 $ et le gazole à 1,70 €, elle réalise des marges de 15 %.
Pendant ce temps, en Asie, les raffineurs ne paient presque pas d’impôts environnementaux. Leurs marges ? Moins de 5 %.
L’Europe, donc, joue les idiots du village. Elle impose des règles strictes, elle bloque les prix à la pompe, et elle laisse TotalEmpires s’enrichir sur le dos des consommateurs.
Ce que personne ne dit : le piège des stocks
Il y a un détail qui cloche. Les raffineries européennes tournent à plein régime… mais les stocks de carburant baissent.
En juin, les réserves de gazole en Europe étaient à leur plus bas depuis 2010, selon les données de Eurostat. Pourquoi ? Parce que Total et les autres raffineurs vendent tout ce qu’ils produisent… mais ne remplissent pas les cuves.
C’est une stratégie. En gardant les stocks bas, ils créent de la pénurie artificielle. Résultat : les prix remontent, même si les États les bloquent à la pompe.
Et quand la demande explose, comme cet été avec le tourisme et les moissons, les raffineurs peuvent faire monter les prix encore plus vite.
C’est du pur capitalisme de prédateur.
Alors, mine d’or ou bombe à retardement ?
Oui, TotalEnergies fait des bénéfices records cette année. Oui, les raffineries européennes sont des usines à cash. Mais ce modèle est un leurre.
D’abord, parce que ça ne durera pas. Si la guerre s’aggrave, les approvisionnements vont se tarir. Et là, les raffineries européennes, qui dépendent à 80 % du Moyen-Orient, vont se retrouver à sec.
Ensuite, parce que l’Europe finira par comprendre l’arnaque. Déjà, l’Allemagne et les Pays-Bas menacent de taxer les marges excessives des raffineurs. Si ça se généralise, les jours de vaches grasses seront comptés.
Enfin, parce que TotalEmpires joue avec le feu. En misant tout sur le pétrole, le groupe prend le risque de se faire doubler par les énergies renouvelables. Déjà, les investisseurs se tournent vers les biocarburants et l’hydrogène. Si Total ne se réveille pas, il pourrait bien finir comme BP ou Shell : un géant du passé, trop lent pour suivre le rythme.
Alors oui, cette année, les raffineries européennes sont bien des mines d’or. Mais c’est un or qui fond entre les doigts.
Et quand le feu s’éteindra, ce sera TotalEnergies qui trinquera.