Le 12 mars 2026, à 6h47, l’alarme a retenti à la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher. Pas un incident, pas une fuite : un simple message sur les écrans de contrôle. « Unité 3 : capacité à 110 % ». Personne n’a sursauté. Depuis des mois, c’est la norme. À Gonfreville, comme à Feyzin, à La Mède, ou à Anvers, les fours crépitent jour et nuit. Les tours de distillation crachent du diesel, du gazole, du kérosène pour l’aviation. Et les chiffres ? Ils parlent d’eux-mêmes : +22 % de marge brute sur les produits raffinés en un an, selon les derniers rapports financiers du groupe. TotalEnergies, qui se targue d’être « énergie transitionnelle », affiche des profits qui feraient pâlir d’envie n’importe quel géant du pétrole. Sauf que cette fois, ce n’est pas la faute à Eni ou à Exxon. C’est le marché qui leur offre ce cadeau empoisonné : une pénurie auto-entretenue, des prix tirés vers le haut, et des consommateurs qui trinquent.
Pourquoi le diesel manque quand les raffineries débordent
Vous vous dites peut-être : « Mais si elles tournent à plein, comment il y a une pénurie ? ». La réponse ? La logistique, toujours la logistique.
D’un côté, les tensions au Moyen-Orient ont fait bondir la demande en produits raffinés. De l’autre, les ports saturent. À Rotterdam, les navires attendent jusqu’à 10 jours pour décharger. En Méditerranée, les pipelines ukrainiens sont toujours coupés par morceaux. Résultat : le diesel qui sort des raffineries européennes ne trouve pas toujours sa route vers les stations-service. Il reste coincé dans des citernes, ou est détourné vers des marchés plus lucratifs, comme l’Asie, où la Chine achète massivement pour ses réserves stratégiques.
Sauf que TotalEnergies, elle, ne se prive de rien. Le groupe a même augmenté ses exportations de 35 % depuis janvier, selon les données douanières européennes. Direction : les pays où le diesel se vend jusqu’à 50 % plus cher qu’en France ou en Allemagne. Pendant ce temps, chez vous, le plein coûte 1,80 €/litre en moyenne, contre 1,40 € il y a un an. La différence ? 14 milliards d’euros de profits supplémentaires pour le secteur en 2026, selon l’Agence internationale de l’énergie.
Le silence complice des régulateurs
Alors, pourquoi personne ne crie au scandale ? Parce que les outils pour réguler n’existent (presque) plus.
En 2009, l’Union européenne avait mis en place un mécanisme de « stock de sécurité » pour éviter les pénuries. Objectif : 90 jours de consommation en réserve. Aujourd’hui ? On en est à 68 jours, et Bruxelles tourne la tête. « Les marchés se régulent tout seuls », assure une source à la Commission. Traduction : « On ne veut pas froisser les lobbies. »
Pourtant, les signes avant-coureurs étaient là. Dès 2023, la France avait réquisitionné des stocks stratégiques pour éviter la panique. En 2024, l’Allemagne avait limité les exportations de diesel vers les Pays-Bas. Résultat ? Les prix ont baissé de 8 % en trois mois. Sauf que cette fois, personne ne veut répéter l’expérience. Pourquoi ? Parce que les raffineries, justement, ne veulent pas d’une régulation qui limiterait leurs marges.
Et puis, il y a l’argument du « juste prix ». « Si le diesel coûte cher, c’est parce que la demande est forte », explique un cadre de TotalEnergies sous couvert d’anonymat. « On ne fait que répondre au marché. » Sauf que quand le marché est artificiellement tendu par des pénuries auto-entretenues, la réponse devient : « On en profite. »
Ce que les raffineries ne vous disent pas
Il y a un détail qui saute aux yeux : les raffineries européennes tournent à fond, mais les prix du brut baissent. Le baril de Brent est passé sous 70 $ en mars 2026, contre 90 $ en 2025. Pourtant, le diesel, lui, reste à 1,80 €. Pourquoi ? Parce que le coût de raffinage explose.
Et qui paie ? Les consommateurs.
Voici le calcul :
- Coût du brut : 70 $/baril → ~60 € après conversion.
- Coût de raffinage : +15 € (énergie, main-d’œuvre, maintenance).
- Taxes et marges : +40 €.
Résultat : 115 € le baril équivalent diesel, soit 1,80 € le litre à la pompe.
Sauf que la raffinerie de Gonfreville, elle, vend son diesel 1,95 € à l’export. La différence ? 15 centimes par litre. Multiplié par des millions de litres, ça fait des centaines de millions d’euros.
Et le pire ? Les raffineries pourraient produire plus. Les usines sont conçues pour 120 % de capacité, mais elles tournent à 110 % depuis six mois. Pourquoi ne pas pousser à 115 % ? Parce que ça usera les équipements plus vite. Et que TotalEnergies préfère garder une marge de manœuvre pour justifier ses prix quand la demande faiblira.
La vraie raison des pénuries (et elle est politique)
Il y a un autre angle, plus sombre. Les pénuries de diesel ne sont pas un accident. Elles sont le résultat d’une stratégie.
Depuis 2022, l’UE veut réduire sa dépendance au pétrole russe. Sauf que les alternatives (biocarburants, hydrogène) mettent des années à se déployer. Dans l’intervalle, on a besoin de diesel. Beaucoup. Trop, même.
Sauf que les raffineries européennes ne sont pas toutes égales. Certaines, comme celles de TotalEnergies, savent tirer parti du système. D’autres, plus vieillissantes, galèrent à suivre le rythme. Résultat : les inégalités se creusent.
Prenez la raffinerie de Dunkerque, propriété de TotalEnergies. Elle a augmenté sa production de 40 % depuis 2024. Pendant ce temps, la raffinerie de Lavéra (gérée par Suncor et Total) a réduit ses effectifs de 20 % pour « optimiser ». Traduction : « On produit moins, mais on garde les mêmes marges. »
Et puis, il y a l’effet domino. Moins de diesel en Europe → les pays du Sud (Espagne, Italie) importent plus. Sauf que les navires qui partent de Rotterdam ou de Marseille mettent des semaines à arriver. Pendant ce temps, les prix grimpent encore.
C’est un cercle vicieux. Et TotalEnergies en est le grand bénéficiaire.
Ce qui va (enfin) changer ? Rien. Pas avant 2027.
Alors, quand est-ce que ça va s’arranger ? Jamais, si les choses continuent comme ça.
D’ici fin 2026, deux raffineries vont fermer en Europe (celle de Milford Haven au Pays de Galles, et Port Jerome en France). Pourquoi ? Parce qu’elles ne sont plus rentables. Traduction : « On les ferme parce qu’elles ne rapportent pas assez. »
Et les nouvelles ? Il n’y en aura pas. Les investissements dans le raffinage ont chuté de 60 % depuis 2020, selon l’Agence internationale de l’énergie. Pourquoi ? Parce que les pétroliers misent sur autre chose : le gaz, l’hydrogène, les énergies « vertes ». Sauf que le diesel, lui, reste indispensable.
Résultat : on va continuer à manquer. Et TotalEnergies, elle, va continuer à engranger.
La seule bonne nouvelle ? Les consommateurs commencent à comprendre. En Allemagne, les manifestations contre les prix du carburant ont quadruplé depuis janvier. En France, 30 % des automobilistes envisagent de passer à l’électrique d’ici 2027, selon une étude Odoxa. Trop tard. Les raffineries ont déjà gagné leur bataille.
Le vrai problème, c’est vous.
Parce que vous, vous êtes ceux qui paient. Vous, qui faites le plein à 1,80 € le litre alors que le coût réel est 1,40 €. Vous, qui subissez les fermetures de raffineries sans avoir votre mot à dire. Vous, qui allez devoir choisir entre rouler ou chauffer votre maison cet hiver.
Le pire ? Personne ne vous le dira.
Les gouvernements ferment les yeux. Les médias parlent d’« inflation » ou de « crise énergétique », mais rarement de l’affairisme déguisé. Les lobbies, eux, continuent à écrire les lois.
Alors oui, les raffineries de TotalEnergies sont comme des mines d’or. Sauf que l’or, c’est vous qui le payez. Et la mine, elle s’épuise.