Le Maroc joue la prudence à un moment où ça pique les nerfs des marchés
Le 22 septembre, Bank Al-Maghrib (BAM) va encore hésiter. Pas parce qu’elle n’a pas d’avis, mais parce que ses options sont toutes pourries. D’un côté, l’inflation se calme enfin. De l’autre, les tensions géopolitiques pourraient tout faire sauter en trois mois. Et puis il y a cette petite question : est-ce que baisser les taux maintenant, c’est jouer avec le feu ? Les économistes Mohammed Jadri et Khalid Doumou misent sur le statu quo à 2,25%. Pourquoi ? Parce que personne ne veut assumer les conséquences d’une erreur.
L’inflation, ce fantôme qui s’éloigne (mais pas assez vite)
Les chiffres sont là : l’inflation au Maroc a chuté à 1,8% en juillet 2024, selon les dernières données de l’ONSSA. C’est bien. C’est même trop bien pour certains. Sauf que…
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Les prix des matières premières montent encore, Le pétrole, le blé, le gaz naturel. Tout ça, le Maroc l’importe. Et quand les cours grimpent à l’international, les prix locaux mettent six mois à suivre. Résultat : les supermarchés affichent des hausses, mais les statistiques, elles, traînardent.
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Les salaires ne suivent pas, Le SMIG reste bloqué à 12,50 DH/heure depuis 2022. Avec une inflation qui repasse au-dessus de 2%, le pouvoir d’achat des ménages se prend une claque. Sauf que si BAM baisse les taux, les banques vont encore durcir les crédits. Parce que oui, les banques marocaines, elles, elles ont déjà anticipé la hausse des risques.
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L’effet retard des baisses précédentes, BAM a baissé son taux directeur de 0,50 point en juin. Sauf que cette baisse, elle ne se transmet vraiment que dans trois à six mois. Donc aujourd’hui, les entreprises et les ménages paient encore les taux de 2023. C’est comme si vous aviez une facture d’électricité de 2022 qui arrive en 2024.
La croissance tient… mais à quel prix ?
Le PIB marocain a crû de 2,9% en 2023, selon la Banque mondiale. Pas mal. Sauf que cette croissance, elle est trop dépendante des secteurs qui ne créent pas d’emplois : agriculture (grâce à une année pluvieuse), tourisme (grâce aux Européens qui fuient l’été), et BTP (grâce aux subventions publiques).
Le vrai problème ? L’industrie marocaine, elle, stagne. Les usines tournent à 70% de leur capacité. Pourquoi ? Parce que les coûts de production explosent (électricité à 1,50 DH/kWh pour les industriels, contre 0,50 DH pour les ménages), et les banques refusent de prêter à taux bas. Résultat : les patrons marocains délocalisent. Pas vers la Chine cette fois, mais vers l’Algérie ou la Tunisie, où les taux d’intérêt sont moins chers.
Et puis il y a le chômage des jeunes, qui reste à 25%. BAM peut bien baisser les taux, ça ne fera pas pousser des emplois. Les entreprises n’embauchent pas parce que les coûts sont trop hauts. Et les coûts sont trop hauts parce que… les taux sont encore élevés.
Les risques internationaux, ce boulet au pied de BAM
Personne ne parle vraiment de ça. Pourtant, c’est le vrai casse-tête de la banque centrale.
- La guerre en Ukraine : Si le conflit s’étend, les prix des céréales et de l’énergie repartent à la hausse. Le Maroc importe 80% de son blé. Une nouvelle crise alimentaire ? Bien sûr.
- Les tensions au Sahel : Les routes commerciales vers l’Afrique subsaharienne se ferment. Le Maroc dépend de ces flux pour son industrie textile et agroalimentaire. Si les ports de Tanger Med saturent, c’est toute l’économie qui trébuche.
- La Fed qui ne bouge pas : Les États-Unis gardent leurs taux élevés. Résultat ? Les investisseurs marocains fuient vers les obligations américaines, et les devises se raréfient. Le dirham pourrait se déprécier de 5% d’ici fin 2024.
BAM ne peut pas ignorer ça. Si elle baisse les taux maintenant, et que la situation internationale se dégrade, elle devra les remonter en urgence. Et ça, c’est le scénario catastrophe : une hausse brutale des taux = crise de liquidité pour les entreprises, défauts en cascade, récession.
Pourquoi personne ne veut trancher ?
Parce que toute décision est un pari.
- Si BAM baisse les taux : Les marchés applaudissent, les banques respirent, mais l’inflation repart si les prix à l’import augmentent.
- Si BAM maintient le statu quo : Les entreprises étouffent, les ménages serrent la ceinture, mais la stabilité monétaire est préservée.
- Si BAM hausse les taux : Les marchés paniquent, le dirham s’effondre, et c’est la récession assurée.
Alors BAM fait ce qu’elle sait faire de mieux : elle attend. Elle regarde les données, elle écoute les lobbies, elle tergiverse. Le statu quo, c’est la solution du lâche.
Le vrai jeu : ce que BAM ne dit pas
Derrière les chiffres et les réunions du Conseil, il y a une bataille silencieuse.
- Les banques veulent des taux bas pour prêter plus. Sauf qu’elles savent que si elles baissent leurs taux de crédit trop vite, les ménages ne rembourseront pas. Résultat : elles gardent des marges élevées, et les PME crèvent.
- Le gouvernement veut des taux bas pour financer ses projets phares (TGV, autoroutes, zones franches). Sauf que les subventions coûtent cher, et si BAM baisse les taux, l’État devra emprunter plus cher sur les marchés internationaux.
- Les ménages veulent des taux bas pour acheter une maison ou une voiture. Sauf que les salaires ne suivent pas, donc même avec des taux à 2%, beaucoup ne peuvent pas emprunter.
BAM est prise en étau. Elle ne peut pas plaire à tout le monde. Alors elle fait semblant de réfléchir.
La conclusion qui dérange
Le statu quo à 2,25%, ce n’est pas une victoire. C’est une soupape de sécurité. Une façon de dire : « On ne sait pas, on attend, et si ça part en couilles, on verra bien. »
Le problème, c’est que le Maroc n’a plus le temps d’attendre. L’inflation va revenir. Les tensions géopolitiques vont empirer. Et si BAM ne prend pas de décision claire maintenant, ce sera trop tard.
La vraie question n’est pas « Va-t-elle baisser les taux ? ». C’est « Pourquoi personne n’ose encore le dire ? ».