Un dossier qui traĂźne depuis 1985 et quâon enterre en 2024 ? Non, ça ne passe pas comme ça Ă Odanak.
Le 1er janvier 2024, le gouvernement canadien a promis de faire table rase. Enfin. Du moins, câest ce que disent les communiquĂ©s. En rĂ©alitĂ©, le projet de loi S-2, censĂ© mettre fin aux mesures discriminatoires de la Loi sur les Indiens (une loi de 1876, oui, vous avez bien lu), ne change pas grand-chose pour les PremiĂšres Nations. Ă Odanak, en Abitibi-TĂ©miscamingue, on sait trĂšs bien que le statut dâIndien ne se dĂ©fait pas par dĂ©cret.
Le problĂšme ? La loi S-2 ne touche pas aux racines du systĂšme. Elle supprime quelques obstacles techniques, comme les restrictions sur la transmission du statut aux enfants nĂ©s de femmes autochtones mariĂ©es Ă des non-Autochtones, but elle laisse intacte la structure coloniale qui dĂ©finit qui est un Indien et qui ne lâest pas. Ă Odanak, on a lâimpression quâon vous donne un couteau rouillĂ© pour couper un arbre.
Pourquoi Odanak rĂ©siste encore Ă lâidĂ©e de disparaĂźtre des registres fĂ©dĂ©raux
En 2021, le gouvernement Trudeau a annoncĂ© que lâobjectif Ă©tait simple : *« quâon nâexiste plus » en tant quâIndiens sous la loi fĂ©dĂ©rale. Traduction : on veut que les PremiĂšres Nations se gĂšrent elles-mĂȘmes, sans le poids de la Loi sur les Indiens. Sauf que pour les membres dâOdanak, cette loi reste un outil, mĂȘme imparfait, pour accĂ©der Ă des services, des terres, des droits rĂ©servĂ©s. Supprimez-la, et vous supprimez aussi les protections.
Prenez lâexemple de Marie-Kim, 32 ans, mĂšre de deux enfants. Sa fille aĂźnĂ©e a hĂ©ritĂ© du statut grĂące Ă une modification de 1985 (aprĂšs des dĂ©cennies de luttes). Sans cette loi, elle nâaurait rien eu. « On nous dit : âDĂ©barrassez-vous de ce statut, il vous encombre.â Mais dĂ©barrassez-vous aussi de mes droits, alors. » Le ton est sec. Odanak a vu des familles se faire refuser lâaccĂšs Ă des programmes sociaux parce que des membres nâĂ©taient plus « officiellement » Indiens aux yeux dâOttawa.
Le chiffre qui rĂ©sume tout : Selon lâAssemblĂ©e des PremiĂšres Nations, plus de 300 000 personnes au Canada ont perdu leur statut depuis 1985 Ă cause des rĂšgles discriminatoires. Ă Odanak, on en compte une cinquantaine. Pas des milliers, mais assez pour que le dĂ©bat soit vif.
La loi S-2, ou lâart de ne pas tout rĂ©gler
Le gouvernement mise sur deux arguments. Dâabord, la fin des discriminations sexistes : avant 1985, une femme autochtone mariĂ©e Ă un non-Autochtone transmettait son statut Ă ses enfants, mais un homme dans la mĂȘme situation, non. La S-2 comble cette faille. Sauf que ça ne suffit pas.
Ensuite, Ottawa promet une « autonomie gouvernementale » accrue. « On veut que les PremiĂšres Nations gĂšrent leurs propres affaires », rĂ©pĂšte-t-on. Sauf quâĂ Odanak, comme ailleurs, les infrastructures manquent. Les hĂŽpitaux sont sous-financĂ©s, les Ă©coles aussi. Sans la loi fĂ©dĂ©rale, qui paie ?
Le vrai blocage ? La Loi sur les Indiens nâest quâun symptĂŽme. Le problĂšme, câest le systĂšme. Les PremiĂšres Nations nâont pas les moyens de remplacer ce que lâĂtat leur retire. Ă Odanak, on parle de « dĂ©colonisation », mais en pratique, ça ressemble Ă un transfert de responsabilitĂ© sans transfert de pouvoir.
Ce que le gouvernement ne dit pas sur les terres
VoilĂ le point noir. La S-2 ne touche pas aux terres rĂ©servĂ©es. Or, pour Odanak comme pour dâautres communautĂ©s, ces terres sont la base de leur Ă©conomie, de leur culture, de leur survie. Si le statut disparaĂźt, mais pas les terres, qui les gĂšre ? Qui paie pour les protĂ©ger ?
Le gouvernement parle de « partenariats ». En clair : « Vous vous dĂ©brouillez. » Ă Odanak, on a dĂ©jĂ essayĂ©. En 2019, la communautĂ© a tentĂ© de nĂ©gocier un accord avec QuĂ©bec pour gĂ©rer ses propres services. RĂ©sultat ? Un budget serrĂ©, des promesses non tenues, et une dĂ©pendance accrue aux subventions fĂ©dĂ©rales. « On nous dit : âSoyez autonomes.â Mais avec quoi ? » lance un conseiller municipal, exaspĂ©rĂ©.
Le paradoxe ? Plus Odanak veut se libĂ©rer de la loi fĂ©dĂ©rale, plus elle dĂ©pend des fonds fĂ©dĂ©raux. Câest le serpent qui se mord la queue.
Pourquoi cette rĂ©forme divise mĂȘme Ă Odanak
Pas tout le monde est contre la S-2. Certains y voient une avancĂ©e. « Enfin, on nous traite comme des citoyens Ă part entiĂšre », dit Jean, 50 ans, qui a militĂ© pour la rĂ©forme. Mais dâautres y voient une trahison.
Le chef de la communautĂ©, Ghislain Picard (de lâAssemblĂ©e des PremiĂšres Nations), a prĂ©venu : « Si on enlĂšve le statut sans remplacer les protections, on crĂ©e un chaos juridique. » Ă Odanak, on craint surtout une chose : que les jeunes gĂ©nĂ©rations se retrouvent sans filet.
Prenez le cas des Ă©tudiants. Beaucoup bĂ©nĂ©ficient de bourses rĂ©servĂ©es aux Autochtones. Sans statut, ces bourses disparaissent. « Mes enfants ont le droit dâĂ©tudier, mais pas si on leur retire leur identitĂ© lĂ©gale », rĂ©sume une mĂšre de famille. Le statut, câest aussi un passeport vers lâĂ©ducation.
2024, année zéro ou année de plus ?
Officiellement, la S-2 entre en vigueur en 2024. Officieusement, personne ne sait vraiment ce qui va changer. à Odanak, on attend. On observe. On se méfie.
Le vrai dĂ©fi ? Ce nâest pas la loi. Câest la volontĂ© politique. Le gouvernement a pris des mesures symboliques, comme supprimer le terme « Indien » dans certains documents, but il nâa pas touchĂ© aux mĂ©canismes qui maintiennent les PremiĂšres Nations sous tutelle. La S-2, câest un pansement sur une jambe de bois.
à Odanak, on ne croit plus aux promesses. On veut des actes. Pas des déclarations. Pas des communiqués. Des terres sécurisées. Des écoles financées. Une justice qui fonctionne.
Le projet de loi S-2 est un dĂ©but. Mais un dĂ©but qui ne mĂšne nulle part si personne ne force Ottawa Ă tenir ses engagements. En 2024, on nâa pas fini dâen parler. Et câest tant mieux.