L’État qui se désengage sans le dire
Le Sénégal mise sur l’externalisation depuis les années 2010, avec un pic après le plan Sénégal Émergent (PSE) lancé en 2014. L’idée ? Faire appel à des sociétés privées ou des bailleurs internationaux pour construire des hôpitaux, des routes, des écoles, tout ce qui prend du temps et de l’argent à l’administration publique. « C’est un outil légitime, souligne Ndoye. Le problème, c’est qu’on l’utilise comme une solution miracle à tous les problèmes de gouvernance. »
Prenez le cas du projet Grand Dakar. Une partie des travaux a été confiée à des consortiums internationaux sous régime de partenariat public-privé (PPP). Résultat : des délais respectés, mais des coûts qui explosent. « Les PPP sont censés être transparents, explique Ndoye. En réalité, les clauses financières sont souvent négociées dans l’ombre, avec des pénalités de retard qui finissent par alourdir la facture pour l’État. »
Et puis, il y a le contrôle. « Quand vous externalisez, vous déléguez aussi une partie de votre souveraineté, note-t-elle. Qui vérifie vraiment que les fonds publics sont bien utilisés ? Pas toujours la Cour des comptes, en tout cas. » Un aveu rare : les audits post-marché sont rares, et les sanctions encore plus.
Le piège des économies fantômes
L’argument massue de l’externalisation, c’est l’économie. « On nous dit que ça coûte moins cher, que les privés sont plus efficaces, reprend Ndoye. Sauf que les économies promises sont souvent des économies sur le papier. »
Exemple : la gestion des déchets à Dakar. La ville a externalisé la collecte et le traitement des ordures à une société privée en 2015. Bilan après cinq ans ? Un service amélioré, oui, mais un coût unitaire en hausse de 30 %. « Les appels d’offres sont souvent truqués, poursuit-elle. Les critères de sélection favorisent les entreprises proches du pouvoir, et les prix sont gonflés pour justifier le recours au privé. »
Le pire ? Personne ne recalcule vraiment le coût réel. « L’État compare les prix entre deux offres privées, jamais avec une solution publique, précise Ndoye. Comme ça, même si c’est plus cher, ça passe. » Une logique qui rappelle étrangement celle des marchés publics classiques… sauf qu’ici, le contrôle est encore plus faible.
La Cour des comptes dans l’impasse
En théorie, la Cour des comptes de l’UEMOA, où Ndoye a travaillé, doit veiller à ce que l’argent public ne soit pas détourné. En pratique, elle se heurte à des limites. « Nous n’avons pas les moyens humains ni financiers pour auditer tous les contrats externalisés, admet-elle. Et quand on le fait, les entreprises opposent des clauses de confidentialité. »
Un cas emblématique : le projet École Numérique financé par la Banque mondiale. Des millions ont été versés à des prestataires sans que la Cour puisse accéder aux contrats détaillés. « On nous a dit que c’était pour des raisons de sécurité, se souvient Ndoye. En réalité, c’était pour cacher les bénéficiaires réels. »
Résultat : sur les 12 dossiers d’externalisation passés au crible par la Cour entre 2020 et 2023, seulement trois ont été jugés conformes. Les autres présentaient des anomalies, sous-déclarations de coûts, conflits d’intérêts, ou purement et simplement des marchés attribués sans appel d’offres.
Pourquoi personne ne bronche ?
Alors pourquoi ce système perdure ? Parce qu’il arrange tout le monde. Les politiques y voient un moyen de montrer des résultats rapides. Les entreprises privées y trouvent des contrats juteux. Et les bailleurs internationaux, comme la Banque mondiale ou l’UE, poussent à l’externalisation au nom de la « bonne gouvernance ». « C’est un cercle vicieux, analyse Ndoye. Plus on externalise, moins on contrôle. Plus on contrôle mal, plus on a besoin d’externaliser. »
Il y a aussi une question de culture. « Au Sénégal, l’administration publique est souvent perçue comme lente et corrompue, explique-t-elle. Du coup, on préfère déléguer, même si ça revient plus cher. » Une méfiance légitime, mais qui cache une réalité plus simple : l’État n’a plus les moyens, ni la volonté, de faire les choses lui-même.
L’externalisation n’est pas une privatisation… mais presque
Ndoye insiste : « L’externalisation n’est pas une privatisation. C’est un outil de gestion. Le problème, c’est qu’on en abuse pour contourner les règles. »
Pourtant, sur le terrain, la frontière devient poreuse. Quand une société privée gère un hôpital public, quand un consortium étranger construit une route nationale, où s’arrête la délégation et où commence la cession ? « La vraie question, c’est : qui décide ? répond Ndoye. Si ce sont toujours les mêmes acteurs, les mêmes lobbies, les mêmes réseaux, alors on n’est plus dans l’externalisation, mais dans une forme de privatisation déguisée. »
Et le pire ? Personne ne veut en parler. « Les médias en font peu de cas, les oppositions politiques s’en servent comme argument sans proposer de solutions, et les technocrates préfèrent regarder ailleurs, conclut-elle. Pourtant, c’est une question de fond : à qui appartient vraiment l’action publique au Sénégal ? »
Ce que ça change (ou pas) pour les citoyens
Pour l’usager final, le Sénégalais lambda, les effets sont mitigés. Certains projets externalisés fonctionnent mieux (des hôpitaux mieux équipés, des routes en meilleur état). D’autres tournent au fiasco (des écoles livrées à moitié finies, des systèmes d’eau potable qui ne marchent pas). « Le citoyen paie deux fois, résume Ndoye. D’abord avec ses impôts, ensuite avec des tarifs gonflés pour « rentabiliser » le privé. »
Le vrai problème ? Personne ne rend de comptes. Ni aux parlementaires, ni aux citoyens, ni même aux fonctionnaires. « L’externalisation, c’est comme un feu qui brûle sans que personne ne sonne l’alarme, dit-elle. Tout le monde voit la fumée, mais on fait semblant de ne pas comprendre d’où elle vient. »
Et maintenant ?
Ndoye ne propose pas de revenir en arrière. « L’externalisation a sa place, mais elle doit être encadrée, contrôlée, et surtout, transparente. » Ses recommandations ?
- Un audit indépendant sur 20 % des contrats externalisés, avec accès aux données financières brutes.
- Une loi claire définissant les limites de l’externalisation (pas de PPP pour les services publics essentiels comme l’éducation ou la santé).
- Un registre public des bénéficiaires réels des marchés, avec leurs liens éventuels avec le pouvoir politique.
Reste à savoir si le Sénégal en a encore les moyens. Ou si, comme souvent, les intérêts privés l’emporteront sur l’intérêt général.
Dernier mot à Ndoye, sans fard : « On nous vend l’externalisation comme une solution. En réalité, c’est un symptôme. Celui d’un État qui ne veut plus assumer ses responsabilités. »