Sabre Benabdalla déstabilise Londres face à l’essor de l’Italie halal.

Un ancien cadre bancaire marocain a troqué sa carrière contre des pâtes halal. Ses clients londoniens, eux, ne savent pas encore qu’ils viennent de bousculer un marché. Voici pourquoi ça dérange.

Publié le 9 octobre 2026 à 12:07
Sabre Benabdalla déstabilise Londres face à l’essor de l’Italie halal.

Le jour où Londres a croisé l’Italie sans le savoir, et sans se douter de rien

Sabre Benabdalla était en train de signer des chèques en sterling quand l’idée lui est venue. Pas une de ces idées floues qui germent dans les transports, non. Une certitude, nette comme un coup de couteau dans du parmesan : pourquoi personne ne vendait des spécialités italiennes halal à Londres ? Le reste, il l’a fait en trois mois. D’abord, il a claqué la porte de sa banque. Ensuite, il a loué un local à Brixton, un quartier où les épiceries halal pullulent, mais où les pâtes à la carbonara ou les lasagnes aux champignons restent des produits de niche. Enfin, il a affiché un panneau en arabe, en anglais, et en italien : « Pasta Halal, Made in Italy, for Everyone ».

Les premiers clients sont arrivés avec des sacs en papier kraft, comme des voleurs. Pas des touristes en quête d’exotisme, non. Des familles pakistanaises, des étudiants marocains, des convertis britanniques qui ne voulaient pas de porc dans leur bolognaise. Benabdalla, lui, souriait en silence. Parce qu’il savait une chose que ses clients ignoraient encore : ils venaient de marcher sur un terrain miné.

L’Italie halal n’existe (presque) pas, et c’est un problème

Officiellement, l’Italie halal n’existe pas. Ou alors, elle se cache. Le pays compte une dizaine de boucheries halal à Milan, deux ou trois à Rome, et une poignée d’épiceries à Turin. Mais les pâtes ? Les sauces ? Les desserts ? Rien. Ou presque. Parce que le halal en Italie, c’est d’abord une question de viande. Et ensuite, c’est une question de silence.

  • « On ne parle pas de halal dans les médias italiens, explique un rapport de 2022 de l’ISPI (Istituto per gli Studi di Politica Internazionale). Les musulmans représentent 4 % de la population, mais leur influence économique est sous-estimée. Les supermarchés évitent le sujet, les restaurants aussi. »

Pourtant, les chiffres mentent. 3,5 millions de musulmans vivent en Italie, selon l’ISTAT. Et parmi eux, une partie croissante refuse le porc, même dans les plats transformés. Mais où trouver une pizza sans lard ? Où acheter des croissants sans traçage de viande non halal ? La réponse, jusqu’à présent, était : nulle part.

Sauf à Londres. Où Benabdalla a ouvert sa boutique en 2021, et où, depuis, les files d’attente devant son étal de pâtes halal ne se résorbent jamais. Son secret ? Il ne vend pas du halal pour musulmans. Il vend du halal pour ceux qui en ont marre des compromis.

  • « Les gens viennent parce que c’est bon, point. Pas parce qu’ils sont religieux. Juste parce que c’est propre, transparent, et que ça existe enfin. »

C’est là que le bât blesse. Parce que l’Italie, elle, ne veut pas voir ce marché. Les régulateurs ferment les yeux, les producteurs locaux se taisent, et les consommateurs ignorent tout.

Pourquoi l’Italie a peur de son propre halal

Benabdalla a un plan. Pas celui d’un entrepreneur qui rêve d’empire, non. Un plan à la fois simple et explosif : importer des ingrédients halal certifiés (viande, fromage, charcuterie) depuis l’Allemagne, la Turquie, ou même le Maroc, et les transformer en plats italiens. Pâtes à la bolognaise sans porc. Raviolis au parmesan halal. Tiramisu sans gelatine de porc.

Le problème ? L’Italie n’a pas de cadre légal pour ça.

  • « En France, il y a des normes halal. En Allemagne, des labels. En Italie ? Rien. Ou presque. Les bouchers halal doivent se contenter de certificats privés, et les restaurants qui osent en parler se font traiter de ‘communautaristes’. »

Résultat : personne ne veut jouer le jeu. Les grands groupes agroalimentaires italiens (Barilla, Parmalat, Ferrero) évitent le sujet comme la peste. Les petites PME, elles, n’ont pas les moyens de se lancer dans des certifications coûteuses. Et les consommateurs ? Ils achètent du halal en ligne, sur des sites turcs ou marocains, sans savoir d’où ça vient.

Benabdalla, lui, assume. « Je ne suis pas là pour faire du business avec l’Italie. Je suis là pour prouver que ça marche. » Et ça marche. Sa boutique à Londres tourne à 80 % de sa capacité. Ses clients ? Des Italiens expatriés, des Britanniques convertis, et des familles maghrébines qui veulent manger comme à la maison, sans culpabiliser.

Le marché que personne ne voit venir

Le vrai scandale, c’est que personne ne mesure l’ampleur du marché.

D’un côté, les chiffres officiels : 2,5 milliards d’euros par an pour le halal en Europe, selon le rapport Halal Market in Europe (2023). De l’autre, la réalité : l’Italie en capte moins de 5 %. Pourquoi ? Parce que le pays refuse de voir que le halal n’est plus une niche religieuse. C’est un marché de masse.

Prenez l’exemple de la pizza. En 2022, 40 % des pizzerias à Milan ont reçu des plaintes de clients musulmans pour présence de porc dans la pâte ou la sauce. 40 %. Et que font les propriétaires ? Ils baissent les yeux. « On ne peut pas faire plaisir à tout le monde », disent-ils. Sauf que si.

Benabdalla, lui, le fait. Et ça dérange.

  • « Les Italiens ont peur de perdre leur identité culinaire. Comme si le halal allait remplacer la carbonara. Mais c’est l’inverse : c’est une nouvelle façon de manger italien, sans exclusion. »

Le problème, c’est que l’Italie ne veut pas entendre ça.

Ce que Londres peut apprendre à Rome

Sabre Benabdalla n’est pas un héros. C’est un businessman. Un ancien de la finance qui a flairé une opportunité là où les autres voyaient un risque. Son histoire n’est pas une leçon de morale. C’est un miroir.

Parce que le halal, à Londres, ce n’est plus un produit de ghetto. C’est un produit normalisé. Les supermarchés (Tesco, Sainsbury’s) vendent des sauces halal. Les restaurants étoilés proposent des menus adaptés. Et les consommateurs ? Ils achètent sans y penser.

En Italie, ça n’existe pas.

Pourquoi ? Parce que le pays refuse de voir que le halal n’est pas une menace. C’est une évolution.

Benabdalla a déjà des contacts à Milan. « Je veux ouvrir une usine. Pas une épicerie. Une vraie usine, avec des employés italiens, des ingrédients locaux, et des certifications sérieuses. » Le problème ? Personne ne veut lui vendre de la viande halal en Italie.

Alors il ira chercher ailleurs. Comme il l’a toujours fait.

L’Italie dort, Londres se réveille

Ce qui se passe à Londres avec Benabdalla, ce n’est pas une anecdote. C’est un signe.

Un signe que le halal n’est plus une option marginale. Un signe que les consommateurs veulent des alternatives, sans avoir à justifier leurs choix. Un signe que les marchés qui ignorent cette tendance finissent par la subir.

L’Italie a le choix. Soit elle se réveille, soit elle laissera d’autres pays (la France, l’Allemagne, même le Maroc) lui voler son marché.

Benabdalla, lui, a déjà fait son choix. Il ne regarde pas en arrière.

  • « À Londres, on ne me demande pas si je suis halal. On me demande si c’est bon. C’est tout ce qui compte. »

Et c’est là que le bât blesse. Parce que l’Italie, elle, pose encore la mauvaise question.

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R Galaxie Rédaction

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