Renault fabrique des drones pour l'armée, la CGT bloque l'usine du Mans

La CGT et des dizaines d'associations descendent dans la rue lundi pour bloquer le projet de Renault. Un choix qui divise, entre opportunité économique et risque de dérive industrielle. Voici pourquoi ce dossier est un test pour le pays.

Publié le 19 septembre 2026 à 08:10
Renault fabrique des drones pour l'armée, la CGT bloque l'usine du Mans

Le 12 novembre, à 8h30, devant l'usine Renault de Flins, une centaine de manifestants vont scander des slogans. Pas pour une grève classique, non. Pour empêcher que des drones de guerre ne sortent des chaînes de montage du groupe français. Et ce n’est pas une métaphore. Renault, oui, Renault, le constructeur automobile, a signé un contrat avec l’armée française pour produire des drones armés. Pas des jouets. Des machines capables de tuer à distance, pilotées par des soldats assis dans un bureau à 500 km. Le projet s’appelle Système de drones MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance), et il va coûter 1,2 milliard d’euros à l’État, selon les estimations du Sénat en 2022. Sauf que la CGT du Mans ne veut pas en entendre parler. Lundi, elle organise une mobilisation massive. Avec elle, Solidaires, la LDH, le PCF, Sortir du nucléaire, et même des collectifs anti-OTAN. Pourquoi eux ? Parce que ce dossier, c’est bien plus qu’une usine qui se reconvertit. C’est un symbole de ce que devient la France quand elle ferme les yeux sur ses contradictions.

Un contrat qui sent le soufre depuis 2019

Le projet date de 2019, quand la Direction générale de l’armement (DGA) a lancé un appel d’offres pour remplacer les drones Harfang vieillissants. Renault, via sa filiale Airborne, a remporté le marché en 2021. Mais personne n’en parlait vraiment. Pas les médias, pas les politiques, pas même les syndicats… jusqu’à ce que la CGT du Mans décide de souffler le chaudron. Pourquoi eux ? Parce que l’usine de Villacoublay, près de Versailles, où les drones devraient être assemblés, est à 15 minutes en voiture de l’aéroport de Toussus-le-Noble, une base militaire où l’OTAN stocke des avions de chasse. Coïncidence ? Non. Les drones MALE ne seront pas que français. Ils seront interopérables avec ceux de l’OTAN, comme le confirme un rapport de l’Assemblée nationale en 2023. Traduction : si la France les utilise en Ukraine, demain ils pourront servir en Syrie, au Sahel, ou ailleurs. Sans vote du Parlement, sans débat public.

La CGT joue les trouble-fêtes, et ça dérange

La CGT du Mans, ce n’est pas une bande de rêveurs. C’est un syndicat qui a l’habitude de faire bouger les lignes. En 2018, ils avaient bloqué l’usine pendant des mois pour sauver des emplois. Cette fois, leur argument est simple : « On ne va pas transformer une usine de voitures en usine à tuer. » Leur mobilisation de lundi n’est pas une grève classique. C’est un blocage symbolique, avec des barrages sur les routes, des interventions dans les médias locaux, et une pression directe sur la direction de Renault. Mais le problème, c’est que personne ne les suit vraiment.

Pourquoi ? Parce que Renault mise sur un argument imparable : « C’est des emplois. 300 postes créés, des compétences nouvelles. » Sauf que… personne ne sait vraiment combien de drones seront produits. Les chiffres avancés par la DGA sont flous : entre 15 et 30 appareils, avec une option pour 50. 1,2 milliard d’euros pour un nombre indéfini de machines. Assez pour justifier une usine entière ? Assez pour que la France devienne un acteur majeur sur le marché des drones militaires, qui devrait peser 12 milliards de dollars d’ici 2027 (source : GlobalData, 2023) ? Les calculs sont brouillons.

Le vrai débat : et si Renault devenait un sous-traitant de la guerre ?

Voilà le point qui fâche. Renault n’est pas une entreprise militaire. C’est un géant de l’automobile, avec une image de marque liée au quotidien des Français. Et soudain, on lui demande de fabriquer des armes. Pas des chars, pas des canons, des drones, plus discrets, plus « propres ». Mais tout aussi meurtriers.

Prenez l’exemple d’Airbus, qui produit déjà des drones pour l’armée française. Leurs Reaper, utilisés en Afghanistan, ont fait plus de 1 000 morts civils selon The Bureau of Investigative Journalism. Personne n’a sonné l’alarme à l’époque. Pourquoi ? Parce que les drones, c’est « moderne ». C’est « précis ». C’est « sans risque pour nos soldats ». Des arguments que la CGT du Mans balaye d’un revers de main.

« Un drone, ça tue comme un missile. La seule différence, c’est que le pilote est assis dans un fauteuil à 1 000 km, avec un café à la main », lance un militant de Solidaires. Et c’est ça, le vrai problème. Si Renault se lance dans ce créneau, elle devient complice d’une logique de guerre permanente. Pas demain, mais aujourd’hui. Parce que ces drones ne serviront pas qu’en Ukraine. Ils serviront là où la France aura intérêt à frapper. Au Sahel ? En Méditerranée ? Personne ne le dit clairement.

Le gouvernement regarde ailleurs

Élisabeth Borne, puis Gabriel Attal, ont tous deux défendu ce projet. « La souveraineté industrielle, c’est sacré », a répété le premier ministre en 2023. Sauf que la souveraineté, ça se discute.

Pourquoi l’État ne négocie-t-il pas avec des acteurs uniquement militaires ? Pourquoi Renault ? Parce que le groupe a les moyens, les usines, et une image « civile » qui lave le projet. Une opération de greenwashing industriel.

Mais il y a un hic. La loi française interdit la production d’armes dans des usines mixtes (civiles et militaires). Sauf dérogation. Et devinez qui a signé cette dérogation ? La DGA. Sans concertation avec les élus locaux, sans avis des syndicats. Un coup d’éponge administratif.

Ce que la mobilisation de lundi peut (ou ne peut pas) changer

La CGT du Mans mise sur deux choses : faire pression sur Renault pour qu’elle lâche le projet, ou au moins obtenir un référendum des salariés. « On ne veut pas que des ouvriers fabriquent des drones sans savoir ce qu’ils deviennent », martèle un responsable. Problème : Renault a déjà investi des millions dans les outils. Arrêter maintenant, ce serait un aveu d’échec. Un aveu qui coûterait cher en image.

Alors la CGT mise sur l’opinion publique. En bloquant l’usine, en médiatisant le dossier, en forçant le débat. Mais est-ce que ça marchera ?

Pas sûr. Parce que la France, aujourd’hui, a plus peur de la Chine que des drones tuant des civils. Parce que les médias préfèrent parler des grèves chez Air France que d’un contrat militaire passé sous silence. Et parce que les politiques, eux, ont autre chose à faire.

Sauf que ce dossier, c’est un test. Si la CGT gagne, ça envoie un message : on ne transforme pas une usine civile en usine de mort sans cri. Si elle perd, ça ouvre la porte à d’autres reconversions douteuses. Des usines de voitures qui deviennent des usines de drones. Des usines de drones qui deviennent des usines de missiles. Et puis un jour, on se réveillera avec une France qui ne fabrique plus que des armes.

La vraie question n’est pas : « Faut-il bloquer Renault ? »

C’est : « Jusqu’où sommes-nous prêts à laisser nos entreprises devenir des acteurs de la guerre ? »

La CGT du Mans le sait. Elle joue gros. Et si elle perd, ce ne sera pas qu’une défaite syndicale. Ce sera un échec collectif.

Parce qu’un jour, peut-être, vos enfants monteront dans une voiture Renault… sans savoir que leur usine a aussi fabriqué des drones pour tuer.

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R Galaxie Rédaction

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