Le dernier clic avant la fermeture
Ce matin, sur la page d’accueil de Rakuten France, un message sec, presque clinique : « À compter du 1er octobre 2024, il ne sera plus possible d’acheter ou de vendre sur Rakuten France. » Pas de regret, pas d’excuse, pas de promesse de rebond. Juste un compte à rebours. Comme si la plateforme avait déjà tourné la page avant même d’annoncer la nouvelle.
Pourtant, derrière ce communiqué lisse se cache une réalité brutale : 180 emplois en France qui s’envolent en fumée. Pas de plan social, pas de reconversion organisée, rien. Juste une porte qui claque, comme pour effacer une décennie d’échecs. Rakuten, géant japonais du e-commerce, abandonne sans même chercher à vendre son activité française. Pourquoi ? Parce que personne ne veut d’un site qui perd de l’argent depuis des années, avec une base de clients trop faible pour intéresser qui que ce soit.
Un modèle qui n’a jamais marché
Rakuten France, c’était l’histoire d’un géant qui voulait conquérir l’Europe en copiant Amazon, mais en pire. Lancement en 2013 avec des ambitions démesurées, partenariats avec des enseignes françaises (Darty, Boulanger, Fnac…), promesses de livraison rapide, prix bas. Résultat ? Un désastre.
En 2019, la plateforme affichait déjà un chiffre d’affaires en chute libre (-30 % sur trois ans, selon les données de la société). Les vendeurs professionnels ont fui vers Amazon, Cdiscount ou Etsy. Les particuliers, eux, ne voyaient pas l’intérêt : Rakuten misait sur des cashbacks attractifs, mais son catalogue était maigre, son algorithme de recommandation pourri, et son service client… inexistant. Un site où il fallait chercher longtemps pour trouver quelque chose, et où les retours étaient une galère.
Pourtant, Rakuten a continué à investir. En 2021, la société a même ouvert un centre logistique à Saran (Loiret), avec 50 emplois. Une folie. Aujourd’hui, ce centre va fermer. Les entrepôts se videront, les machines seront démontées, et les 180 salariés devront se débrouiller seuls.
La concurrence a gagné, et personne ne bronche
Amazon domine à plus de 50 % du marché français du e-commerce (source : Médiamétrie e-commerce 2023). Cdiscount, racheté par Casino, tient la deuxième place. Rakuten ? 0,3 % de parts de marché. Un score ridicule. Assez pour que les fonds d’investissement japonais, actionnaires majoritaires, coupent les vivres.
Pourquoi personne n’a tenté de racheter Rakuten France ? Parce que personne ne voit la moindre valeur. Un site sans marque forte, sans trésorerie, avec une dette logistique et une équipe démoralisée. Même les licencements, annoncés « progressifs », sentent le désengagement : pas de prime de départ, pas de formation prioritaire, juste une lettre de licenciement et un chèque de solde.
Le pire ? Les clients n’ont même pas été prévenus à temps. Certains vendeurs ont reçu un mail il y a deux semaines, d’autres seulement hier. Les acheteurs, eux, continuent de commander sans savoir que leur panier va disparaître dans trois semaines. Rakuten laisse faire, comme si l’effondrement était une fatalité.
Et après ? Personne ne sait
Que vont devenir les 180 salariés ? Certains ont déjà postulé chez Amazon ou Cdiscount. D’autres, plus âgés, peinent à rebondir. Aucune aide de l’État, aucun accompagnement. La région Île-de-France, qui subventionnait en partie le centre logistique, a déjà tourné la page.
Les vendeurs professionnels, eux, vont devoir tout recommencer. Leurs stocks, entreposés dans les entrepôts Rakuten, seront détruits ou vendus à perte si personne ne les reprend. Certains ont déjà perdu des mois de travail en répertoriant leurs produits sur la plateforme. Résultat : des PME qui coulent, des artisans qui abandonnent, et une marketplace qui emporte tout sur son passage.
Rakuten France n’est pas la première à fermer boutique. Mais rarement un échec commercial a été aussi spectaculairement silencieux. Pas de planche à billets, pas de repreneur, pas de sauveur. Juste une fermeture sèche, comme un robinet qu’on tourne sans prévenir.
Le vrai problème : personne ne veut des perdants
Ce qui est frappant avec Rakuten, c’est que personne ne pleure sa mort. Pas les médias, pas les politiques, pas les concurrents. Parce que Rakuten, c’était déjà un cadavre qui marchait. Une coquille vide, un nom japonais qui sonnait bien, mais une réalité française misérable.
Le vrai scandale, ce n’est pas la fermeture. C’est que personne ne veut des entreprises en difficulté. Les fonds d’investissement préfèrent couper plutôt que de sauver. Les repreneurs attendent des pépites, pas des épaves. Et les États, eux, ferment les yeux quand une boîte licencie sans tambour.
Rakuten France, c’est le miroir de ce qui arrive quand le capitalisme ne supporte plus les perdants. Pas de deuxième chance, pas de filet. Juste la porte qui claque, et l’obligation de se débrouiller.
La dernière question : et si c’était le début ?
Amazon aussi a connu des ratés. Cdiscount a frôlé la faillite. Demain, ce pourrait être le tour d’un autre. Le problème, ce n’est pas Rakuten. C’est que personne ne veut assumer les échecs.
Quand une entreprise ferme sans repreneur, sans plan social, sans même un mot d’excuse, ça ne dit pas juste qu’elle a échoué. Ça dit que le système a déjà tourné la page.
Et ça, c’est bien plus inquiétant que 180 licenciements.