Le Pakistan cumule sept cas de poliomyélite cette année, et ça ne fait pas la une des journaux locaux. Pourtant, trois nouveaux cas ont été confirmés en un mois. Trois. Assez pour rappeler que la polio n’a pas disparu, juste reculé. Et que les failles dans la vaccination sont des bombes à retardement.
En France, la dernière épidémie remonte à 1996. Ici, on parle encore de cas en 2024. Pas dans un pays en guerre, pas dans une zone sans accès aux soins, mais dans un pays où les vaccins existent, où les centres de santé sont théoriquement accessibles. Alors pourquoi cette résurgence ?
Les vaccins existent, mais les enfants ne sont pas protégés
Le Pakistan a lancé des campagnes massives de vaccination orale contre la polio depuis des décennies. Pourtant, en 2024, sept cas ont été confirmés, dont trois rien qu’en avril. Le dernier bilan de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) pour le pays indique que seulement 57 % des enfants pakistanais ont reçu les trois doses de vaccin contre la polio en 2023 (source : rapport OMS Pakistan, mars 2024).
Pourtant, le vaccin oral existe depuis 1985. Il est sûr, efficace, et distribué gratuitement. Alors où est le problème ?
- La méfiance : Dans certaines régions, notamment dans le nord-ouest, des rumeurs persistent sur la toxicité du vaccin, alimentées par des groupes extrémistes qui y voient une ingérence occidentale. Résultat : des familles refusent de faire vacciner leurs enfants.
- L’accès : Dans les zones rurales ou en conflit, comme dans la province du Baloutchistan, les campagnes de vaccination sont perturbées. Les travailleurs de la santé sont parfois ciblés, voire tués.
- La logistique : Le vaccin doit être conservé à basse température. Une chaîne du froid défaillante rend certains lots inutilisables.
Bref, on a le remède, mais on ne l’administre pas assez, ou pas assez bien.
Pourquoi le monde ferme les yeux ?
La poliomyélite n’est plus une urgence sanitaire mondiale depuis 2014. Pourtant, en 2022, 10 pays (dont le Pakistan) ont signalé des cas. L’Afghanistan et le Nigeria sont encore en phase d’éradication, mais le Pakistan, lui, recule.
Pourtant, les financements internationaux ont chuté. Entre 2013 et 2023, les dons pour la lutte contre la polio ont diminué de 40 % (source : Global Polio Eradication Initiative). Les donateurs se lassent. Les médias aussi.
Et puis, il y a l’Inde. En 2011, le pays a été certifié exempt de polio sauvage. Depuis, plus aucun cas autochtone. Pourtant, le Pakistan reste un foyer. Pourquoi ? Parce que personne ne veut entendre parler de l’échec.
Ce que ça signifie pour le reste du monde
La polio ne connaît pas les frontières. En 2018, un voyageur non vacciné a importé le virus en Tanzanie, déclenchant une épidémie. En 2022, un cas a été détecté en Israël, chez un enfant non vacciné revenant du Pakistan.
Le Pakistan est aujourd’hui le dernier bastion de la polio sauvage en Asie. Si on ne l’éradique pas là -bas, elle reviendra ailleurs.
Et puis, il y a le vaccin lui-même. Le vaccin oral contre la polio (VOP) contient un virus atténué qui, dans de très rares cas, peut muté et provoquer la maladie chez des enfants déjà immunodéprimés. C’est un risque infinitésimal, mais c’est un risque.
C’est pourquoi certains pays, comme les États-Unis, ont remplacé le VOP par le vaccin inactivé (VIP) pour les enfants à haut risque. Le Pakistan, lui, s’en tient au VOP. Parce que c’est moins cher. Parce que c’est plus facile à distribuer. Parce que personne ne veut entendre parler des alternatives.
La vraie question n’est pas médicale, mais politique
Le Pakistan a les moyens. Il a l’argent, les laboratoires, les experts. Ce qui manque, c’est la volonté.
En 2014, le gouvernement pakistanais a lancé une campagne nationale avec l’OMS et l’UNICEF. Résultat ? Les cas ont chuté… avant de remonter. Pourquoi ? Parce que les vaccinations de masse ont été suspendues dans certaines zones après l’attentat contre une équipe de vaccination en 2012, qui avait fait 10 morts. La peur a gagné.
Aujourd’hui, le pays mise sur des approches locales : vaccinateurs mobiles, incitations financières pour les parents, sensibilisation communautaire. Ça marche, mais pas assez vite.
Et puis, il y a la géopolitique. Le Pakistan est un allié ambigu des États-Unis, un pays où l’influence des talibans reste forte. Personne ne veut s’immiscer. Personne ne veut être accusé d’ingérence.
Alors, que faire ?
Si vous vous dites que ça ne vous concerne pas, détrompez-vous. La polio est une maladie évitable, mais tant qu’elle circule ailleurs, elle peut revenir. En 2005, un cas importé en Suède a relancé une épidémie. En 2013, un enfant non vacciné en Syrie a contaminé 17 autres personnes.
Le Pakistan a jusqu’en 2026 pour éradiquer la polio. Si ça rate, ce ne sera pas par manque de vaccins. Ce sera par manque de courage politique.
Et pendant ce temps, les enfants continueront de marcher avec des béquilles. Parce que personne ne veut vraiment régler le problème.