Les chiffres qui mentent aux artisans
Le SJMI, c’est bien. Mais ce qu’il ne mesure pas, c’est l’écart entre ce que les entreprises disent chercher et ce qu’elles recrutent vraiment. Prenez les métiers du bâtiment : 12 000 postes non pourvus en Suisse romande, selon l’Observatoire du marché du travail (OMT). Pourtant, les chantiers tournent à plein régime. « On a des chantiers qui attendent, des clients qui râlent, et des équipes qui galèrent parce qu’on ne trouve pas de soudeurs, de charpentiers, même des simples électriciens », explique un responsable RH d’un grand groupe genevois, qui préfère rester anonyme. « On propose 20 000 francs bruts par an, des formations payées, un CDI. Et on se fait snobées. » Snobées ? Le terme est fort, mais il résume l’incompréhension du secteur. Parce que les artisans, eux, ne courent pas après ces offres. Ils savent que derrière le salaire attractif se cache souvent un calvaire : horaires dégueulasses, pression des chefs de chantier, et une hiérarchie qui traite les ouvriers comme de la main-d’œuvre jetable. « Un patron qui me propose 80 heures par semaine pour 22 000 francs, je lui r’envoie son offre à la figure », lance un menuisier de 38 ans, contacté via un réseau professionnel. « Je gagne déjà 18 000 en étant à mon compte, avec des jours de repos. Pourquoi je irais me casser le dos pour un type qui me prendra pour un moins-que-rien ? »
Et puis, il y a la question de la reconnaissance. Un technicien en climatisation, formé trois ans, touchera 70 000 francs par an dans une grosse entreprise… s’il accepte de déménager à Zurich. « Mais à quoi bon ? », rétorque un ancien employé d’une multinationale. « Je faisais le même boulot que mon patron, sauf que lui, il avait une voiture de fonction et moi, je devais prendre les transports. » Les écarts de traitement entre les métiers qualifiés et les cadres moyens sont tels que beaucoup préfèrent rester indépendants, même avec des revenus inférieurs. « La liberté, ça n’a pas de prix », résume un plombier de Bâle, qui facture 120 francs de l’heure à ses clients finaux.
Le piège des formations qui ne servent à rien
Les écoles professionnelles suisses forment des milliers d’apprentis chaque année. Problème : une partie de ces formations est déconnectée des besoins réels du marché. « On forme des électriciens pour des installations domestiques, alors que les entreprises cherchent des spécialistes en automatisation industrielle », souligne une formatrice de l’école technique de Winterthour. « Résultat ? Les jeunes sortent avec un diplôme, mais aucun employeur ne les veut. » Pire : certaines branches, comme la métallurgie, peinent à attirer des candidats parce que les conditions de travail sont devenues invivables. « Un apprenti chez nous, il passe ses journées à souder sous des néons qui clignotent, avec un bruit de perceuse qui te défonce les tympans. Et après, on s’étonne qu’il veuille faire autre chose ? », lance un contremaître de la région de Fribourg.
Pourtant, les entreprises crient à la pénurie. « C’est du grand n’importe quoi », tranche un responsable syndical. « Elles veulent des gens motivés, mais elles ne changent rien à leurs méthodes. » Preuve en est : le taux de turnover dans les métiers manuels frôle les 30 % dans certaines régions. Les artisans qui tiennent plus de deux ans dans une boîte sont une rareté.
Pourquoi les marchés ferment les yeux
Il y a un autre angle, plus politique. La Suisse a toujours misé sur ses PME et ses artisans. Mais aujourd’hui, une partie de l’économie tourne le dos à ces métiers. « Les grands groupes préfèrent sous-traiter à l’étranger plutôt que de former des locaux », observe un économiste de l’EPFL. « Résultat : les chantiers suisses dépendent de plus en plus de travailleurs frontaliers, souvent mal payés et sans droits. » Le secteur du bâtiment, par exemple, emploie 20 % de sa main-d’œuvre en provenance d’Italie, de France ou d’Allemagne. « On a des patrons qui recrutent des Roumains à 15 francs de l’heure parce que c’est moins cher que de payer un Suisse 40 francs », dénonce un délégué syndical.
Et les pouvoirs publics ? Ils ferment les yeux. « La Confédération parle d’attractivité, mais elle ne touche pas aux vraies causes », regrette une élue verte. « On pourrait exiger des entreprises qu’elles respectent des standards sociaux, qu’elles forment vraiment, qu’elles paient correctement. Mais non. On préfère faire semblant de chercher des solutions. » Pendant ce temps, les artisans suisses continuent de se faire exploiter ou de rester au chômage.
Ce qui se joue derrière les chiffres
Derrière cette pénurie apparente, il y a une guerre silencieuse. Celle des entreprises qui veulent toujours plus de productivité, toujours moins de coûts, et des travailleurs qui refusent de se laisser écraser. « Les artisans d’aujourd’hui ne sont plus les soumissionnaires de papa », rappelle un ancien patron d’une PME genevoise. « Ils ont vu comment leurs aînés se sont fait avoir. Alors ils se débrouillent seuls. »
Le problème, c’est que cette logique individualiste finit par tuer le secteur. « Si tout le monde reste à son compte, qui va former les nouveaux ? Qui va investir dans des machines modernes ? », s’interroge un expert en économie sociale. « On arrive à un point où la Suisse va devoir importer ses artisans, comme elle importe déjà une partie de sa main-d’œuvre non qualifiée. »
Reste une question : et si, au fond, personne ne voulait vraiment résoudre ce problème ? Parce que pour certains, la pénurie, c’est pratique. Ça permet de faire pression sur les salaires, de justifier des horaires infernaux, de garder une main-d’œuvre docile. « La vraie pénurie, c’est celle de la décence », conclut un ancien ouvrier, devenu formateur. *« Et ça, aucun indice ne la mesure. »