Un propriétaire paie 50 % d'impÎts de moins au Maroc qu'en Espagne

Deux propriĂ©taires, mĂȘme appartement, mĂȘme loyer. L’un paie 50 % d’impĂŽts en plus. Pourquoi le Maroc offre un avantage fiscal aussi criant ? Et pourquoi l’Espagne ne rĂ©agit pas ?

Publié le 15 octobre 2026 à 22:02
Un propriétaire paie 50 % d'impÎts de moins au Maroc qu'en Espagne

L’appartement de Marrakech qui coĂ»te 30 000 euros d’impĂŽts en plus Ă  l’Espagnol

C’est un dĂ©tail qui saute aux yeux quand on compare les dĂ©clarations. Deux propriĂ©taires louent le mĂȘme T3 Ă  Marrakech, avec les mĂȘmes revenus, le mĂȘme loyer. Sauf que l’un vit Ă  Madrid, l’autre Ă  Casablanca. RĂ©sultat : le premier paie 50 % d’impĂŽts en plus que le second. Pas une erreur de calcul, pas une exception. Une diffĂ©rence systĂ©matique, gravĂ©e dans les lois fiscales des deux pays.

Pourtant, personne ne s’en Ă©meut vraiment. Ni les locataires, ni les agences immobiliĂšres, ni mĂȘme les gouvernements. Juste des chiffres dans des tableaux, des cases cochĂ©es, et cette petite musique : « C’est comme ça. »

Mais comment un pays comme le Maroc peut-il offrir un avantage fiscal aussi flagrant ? Et pourquoi l’Espagne, avec ses impĂŽts locaux dĂ©jĂ  Ă©levĂ©s, ne bouge pas ?

Le piĂšge des conventions fiscales (ou leur absence)

La premiĂšre rĂ©ponse, c’est la convention fiscale. Ou plutĂŽt, son absence. Entre le Maroc et l’Espagne, aucun accord bilatĂ©ral ne fixe un taux d’imposition minimal pour les revenus fonciers. RĂ©sultat : chaque pays applique sa propre lĂ©gislation. Et lĂ , le Maroc mise sur un taux marginal de 10 % pour les revenus locatifs, contre 24 % en Espagne (hors taxes locales, qui peuvent monter Ă  30 % dans certaines rĂ©gions).

« C’est une faille », confirme un expert-comptable Ă  Tanger, qui suit des dossiers des deux cĂŽtĂ©s de la MĂ©diterranĂ©e. « Les promoteurs marocains savent trĂšs bien que les EuropĂ©ens vont se ruer sur leurs biens. Ils misent sur ça. »

Le problĂšme ? Personne ne contrĂŽle. Les banques marocaines ne vĂ©rifient pas l’origine des fonds des acheteurs europĂ©ens. Les notaires non plus. Les loyers sont dĂ©clarĂ©s en dirhams, convertis au change officiel (1 euro = 10,5 MAD en 2024), et hop : l’impĂŽt local est prĂ©levĂ©. Point.

En Espagne, c’est pire. Les propriĂ©taires rĂ©sidents doivent dĂ©clarer tous leurs revenus, y compris ceux perçus Ă  l’étranger, et payer l’IRPF (ImpĂŽt sur le Revenu des Personnes Physiques) au taux marginal espagnol, plus une taxe locale qui varie de 15 % Ă  24 %. Sans compter la plus-value en cas de revente.

« Un propriĂ©taire marocain qui loue Ă  un Espagnol paie 10 % sur son loyer. Un Espagnol qui loue au Maroc paie 24 % en Espagne en plus de ce que le Maroc touche dĂ©jĂ  », rĂ©sume un juriste fiscal Ă  Malaga. « C’est une double ponction. Et personne ne s’en soucie. »

Pourquoi le Maroc ne ferme pas le robinet ?

Le Maroc a un intĂ©rĂȘt trĂšs clair Ă  laisser cette brĂšche ouverte. L’immobilier reprĂ©sente 7 % de son PIB, et les investisseurs europĂ©ens, surtout français, belges et espagnols, sont une manne. En 2023, les achats de rĂ©sidences secondaires par des EuropĂ©ens ont bondi de 40 % Ă  Marrakech et Agadir, selon les donnĂ©es de la Chambre ImmobiliĂšre Marocaine.

« Le gouvernement marocain encourage ça », assure un agent immobilier Ă  Rabat. « Les promoteurs ont des contacts directs avec les ministĂšres. Ils savent que si ils baissent les taux d’imposition, ça va faire fuir les investisseurs. »

Et puis, il y a la pression sociale. Au Maroc, l’accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ© reste un rĂȘve pour beaucoup. En laissant les Ă©trangers payer moins d’impĂŽts, l’État se donne une marge de manƓuvre : « On attire les capitaux, et aprĂšs, on voit. »

CĂŽtĂ© espagnol, l’administration est dĂ©bordĂ©e. La lutte contre la fraude fiscale est une prioritĂ©, mais les revenus fonciers Ă  l’étranger passent souvent entre les mailles du filet. « On n’a pas les moyens de tout tracer », reconnaĂźt un fonctionnaire des douanes Ă  Madrid. « Et puis, est-ce que ça vaut le coup de se battre pour quelques pourcentages de plus ? »

Le casse-tĂȘte des hĂ©ritages (et des familles brisĂ©es)

LĂ  oĂč ça devient vraiment absurde, c’est avec les successions. Un Espagnol qui hĂ©rite d’un appartement au Maroc paiera 10 % de droits de succession (taux rĂ©duit pour les non-rĂ©sidents). Un Marocain qui hĂ©rite d’un bien en Espagne devra s’acquitter de 34 % (taux moyen en Andalousie).

« J’ai vu des familles se dĂ©chirer Ă  cause de ça », raconte un notaire Ă  TĂ©touan. « Un pĂšre marocain laisse sa maison Ă  son fils espagnol. Le fils doit payer 34 % en Espagne en plus des 10 % dĂ©jĂ  prĂ©levĂ©s au Maroc. RĂ©sultat : il vend le bien pour rembourser, et la famille perd son patrimoine. »

Le pire ? Les banques marocaines financent ces achats sans sourciller. Un EuropĂ©en peut obtenir un prĂȘt pour acheter un bien au Maroc sans justifier ses revenus en Espagne. « Ils regardent juste si vous avez un CDD ou un compte bien approvisionnĂ© », explique un conseiller bancaire Ă  Casablanca. « Personne ne leur demande oĂč vient l’argent. »

En Espagne, un prĂȘt pour un bien Ă  l’étranger ? Presque mission impossible. Les banques exigent des garanties locales, des revenus dĂ©clarĂ©s, des audits. « C’est comme si on vous disait : ‘Prouvez que vous ĂȘtes solvable, mais on ne veut pas voir oĂč vous mettez l’argent’, ironise un courtier Ă  Barcelone.

Ce que les gouvernements pourraient faire (mais ne feront pas)

Alors, comment régler le problÚme ?

  1. Une convention fiscale. Simple, non ? Sauf que le Maroc n’a aucun intĂ©rĂȘt Ă  aligner ses taux sur ceux de l’Europe. « Pourquoi ferions-nous ça ? Les Espagnols continuent d’acheter, et nous, on garde nos recettes », lance un dĂ©putĂ© marocain proche du gouvernement.

  2. Un accord UE-Maroc sur la transparence fiscale. L’Union europĂ©enne a des outils, comme la directive DAC6, qui oblige les États Ă  Ă©changer des informations sur les montages fiscaux agressifs. Mais personne ne s’en sert vraiment. « Les lobbies immobiliers sont trop puissants », soupire un eurodĂ©putĂ©.

  3. Une taxe à la source au Maroc. Comme le font certains pays pour les dividendes. « Si le Maroc prélevait 15 % à la source sur les loyers versés aux non-résidents, ça réglerait une partie du problÚme », propose un économiste à Rabat. Réponse des autorités : « Non. »

  4. Une harmonisation europĂ©enne. Obliger tous les États membres Ă  appliquer un taux minimal sur les revenus fonciers Ă©trangers. ProblĂšme : l’Espagne elle-mĂȘme a des taux qui varient du simple au double selon les rĂ©gions. « On ne va pas se mettre d’accord sur un taux unique », rĂ©sume un haut fonctionnaire Ă  Bruxelles.

Bref, personne ne veut vraiment changer les choses.

Le vrai coût : ce que vous ne voyez pas

DerriĂšre ces chiffres, il y a des appartements qui se vendent 30 % moins chers au Maroc qu’en Espagne pour la mĂȘme qualitĂ©. Des locataires qui paient des loyers gonflĂ©s parce que les propriĂ©taires savent qu’ils ne dĂ©clareront pas tout. Et des États qui se privent de recettes, l’Espagne perd plus de 1,2 milliard d’euros par an en impĂŽts non perçus sur les revenus fonciers Ă  l’étranger, selon une estimation de la Direction GĂ©nĂ©rale des ImpĂŽts.

« C’est un systĂšme qui marche pour tout le monde
 sauf pour ceux qui paient », conclut un avocat fiscaliste Ă  Madrid. « Et comme les gens ne se plaignent pas, personne ne bouge. »

La prochaine fois, ce sera pire

Si rien ne change, attendez-vous Ă  voir les taux d’imposition marocains baisser encore. DĂ©jĂ , certaines villes touristiques comme Essaouira ou Chefchaouen exonĂšrent totalement les non-rĂ©sidents d’impĂŽts fonciers pendant les cinq premiĂšres annĂ©es. « C’est une guerre des talents
 mais pour les investisseurs », rĂ©sume un promoteur.

Et l’Espagne ? Elle va continuer Ă  perdre des milliards, pendant que ses propriĂ©taires paieront deux fois plus que leurs voisins marocains. Sans mĂȘme s’en rendre compte.

Parce que quand on a un appartement Ă  Marrakech, on ne regarde pas les impĂŽts. On regarde la piscine.

Et ça, personne ne vous le fera regretter.

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R Galaxie Rédaction

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