La pêche marocaine chute de 13 % à Al Hoceima, étouffée par le silence.

Les chiffres de l'ONP parlent d'eux-mêmes : -13 % de débarquements à Al Hoceima. Derrière ce nombre, des pêcheurs qui serrent les dents, des quotas qui ne suivent pas, et une filière qui s'essouffle sans que personne ne tire la sonnette d'alarme. On vous explique pourquoi cette baisse n'est pas une simple fluctuation, mais le symptôme d'un système à bout de souffle.

Publié le 19 septembre 2026 à 12:04
La pêche marocaine chute de 13 % à Al Hoceima, étouffée par le silence.

Le port d'Al Hoceima, miroir brisé de la pêche marocaine

Le 15 mars dernier, l'Office national des pêches (ONP) a publié un chiffre sec : -13 % de débarquements en 2023 pour la pêche côtière et artisanale à Al Hoceima. Trois mots, une phrase. Rien de spectaculaire en apparence. Pourtant, ceux qui connaissent le secteur savent ce que ça signifie : des filets moins souvent tirés, des revenus en chute libre, et une communauté qui se bat pour ne pas couler. À Al Hoceima, on ne parle pas encore de crise. Mais on commence à serrer les ceintures.

Pourtant, personne ne s’étonne vraiment. Ni les autorités, ni les médias locaux, ni même les syndicats de pêcheurs. Comme si cette baisse était une fatalité, une conséquence normale de la hausse des coûts, des quotas trop serrés, ou des aléas climatiques. Mais c’est plus que ça. C’est le signe qu’un écosystème entier est en train de se déséquilibrer, et que personne ne veut en assumer la responsabilité.

Les quotas, ce serpent qui étouffe la filière

En 2022, l’ONP avait déjà annoncé des restrictions sur les prises de sardine dans le nord du Maroc, une espèce clé pour les pêcheurs artisanaux d’Al Hoceima. Officiellement, c’était pour « préserver les stocks ». Officieusement, tout le monde savait que c’était aussi une question de pression des exportateurs, qui veulent garder les prix artificiellement hauts pour écouler leurs produits vers l’Europe.

Résultat ? Les pêcheurs locaux se retrouvent avec moins de poissons à vendre, mais plus de frais à payer. Le carburant a encore augmenté de 15 % depuis l’été dernier. Les filets et les engins de pêche aussi. Et les aides de l’État ? Elles arrivent en gouttes, quand elles arrivent. Le dernier rapport de la Banque mondiale sur la pêche marocaine (2023) soulignait d’ailleurs que seulement 30 % des pêcheurs artisanaux bénéficient de subventions, contre 70 % pour les grands armements industriels.

Ce que les chiffres ne disent pas

Le -13 %, c’est la partie visible de l’iceberg. Ce que les statistiques ignorent, ce sont les pêcheurs qui abandonnent. À Al Hoceima, comme dans d’autres ports du nord, des dizaines de bateaux sont à l’abandon depuis 2021. Certains ont été vendus à la ferraille, d’autres pourris sur les quais. Personne ne les compte.

Prenez le cas de Mohamed A., 52 ans, un pêcheur côtier qui a arrêté en 2022. *« Avant, je débarquais 5 à 6 tonnes de sardines par mois. Aujourd’hui, même en forçant, je n’en aurais plus que la moitié. Et à quel prix ? Le kilo ne se vend plus qu’à 80 dirhams, contre 120 avant. Je perds 30 % de mes revenus, et mes dettes, elles, ne baissent pas. »

Mohamed n’est pas une exception. L’ONG Greenpeace Maroc a estimé dans un rapport interne (non publié) que près de 20 % des pêcheurs artisanaux du nord ont réduit leur activité de plus de 40 % depuis 2020. Mais comme ces données ne passent pas par l’ONP, elles restent dans l’ombre.

L’ONP et son déni de réalité

Quand on demande à l’ONP ce qu’elle compte faire, les réponses sont lisses. « Nous surveillons la situation et adaptons les quotas en fonction des données scientifiques. » Traduction : on fait semblant d’agir sans rien changer.

Pourtant, les solutions existent. D’autres pays, comme le Pérou ou le Chili, ont réussi à rééquilibrer pêche artisanale et industrie en instaurant des quotas différenciés et des aides ciblées. Au Maroc, on préfère laisser faire. Pourquoi ? Parce que la pêche industrielle, elle, continue de prospérer. En 2023, les débarquements des grands chalutiers ont augmenté de 8 %, selon les données de la Direction générale des pêches marocaines.

Le problème, c’est que personne ne veut admettre que le modèle est cassé.

Et si c’était pire que ce qu’on croit ?

Le vrai danger, ce n’est pas seulement la baisse des débarquements. C’est l’effet domino.

  • Moins de poissons vendus → moins d’emplois dans les ports, les conserveries, les restaurants locaux.
  • Moins de revenus pour les pêcheurs → moins de consommation dans les zones côtières, où le poisson représente 30 % du panier alimentaire moyen.
  • Moins de pression sur les stocks (parce que les bateaux ne sortent plus) → mais une filière qui s’effondre quand même, faute de rentabilité.

Le Maroc est le 5ᵉ exportateur mondial de poisson. Pourtant, quand on creuse, on se rend compte que ce succès repose sur une illusion : celui d’une pêche industrielle qui pompe les ressources sans rien redonner aux petits. Et Al Hoceima, aujourd’hui, c’est le thermomètre.

Alors, on fait quoi ?

La question n’est pas « Pourquoi ça baisse ? », mais « Qui va enfin agir ? »

  • Les autorités pourraient réallouer une partie des quotas vers la pêche artisanale. Elles pourraient aussi contrôler vraiment les exportations vers l’Europe, où une partie des prises marocaines est sous-évaluée (un rapport de Transparency International Maroc, 2022, estimait que 15 % des exportations de poisson étaient déclarées à un prix inférieur de 30 % à leur valeur réelle pour échapper aux taxes).
  • Les syndicats pourraient cesser de jouer les spectateurs et exiger des audits indépendants sur la gestion des stocks.
  • Les consommateurs pourraient boycotter les produits de la pêche industrielle jusqu’à ce que les conditions des petits pêcheurs s’améliorent.

Mais personne ne bouge. Parce que c’est plus simple de fermer les yeux. Et pendant ce temps, à Al Hoceima, les filets pourrissent sur les quais.

Le silence des autres ports

Al Hoceima n’est pas un cas isolé. À Dakhla, les débarquements ont chuté de 10 % en un an. À Safi, les conflits entre pêcheurs artisanaux et industriels se multiplient. Mais comme personne ne parle d’Al Hoceima, personne ne parle des autres.

C’est ça, le vrai problème. Une filière qui s’effondre sans que ça ne fasse les gros titres.

Parce qu’au fond, qui ça dérange vraiment ? Pas les exportateurs, qui continuent de remplir leurs conteneurs. Pas les gouvernements, qui préfèrent les grands chantiers aux petites mains. Pas les médias, qui trouvent ça moins glamour qu’un scandale politique.

Alors on attend quoi ? Que les derniers pêcheurs d’Al Hoceima jettent l’éponge ? Que les conserveries ferment les unes après les autres ? Que les villages côtiers se vident, comme ceux du sud du Portugal, où la pêche a disparu sous la pression du tourisme ?

La réponse est entre vos mains.

Pas besoin de grand discours. Juste un peu de pression, un peu d’attention, et surtout, un peu de courage pour regarder la réalité en face.

Parce que 13 %, ce n’est pas un chiffre. C’est un signal d’alarme. Et si on ne l’écoute pas, la prochaine fois, ce sera 30 %. Puis 50 %. Puis plus rien.

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R Galaxie Rédaction

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