Un flyer froissé traîne sur un bureau de l'association EPFL Students for Peace. Dessus, le logo de Palantir, cette boîte de tech qui fait rêver les ingénieurs et cauchemarder les militants. « On nous a dit qu’ils venaient recruter. Personne ne nous a prévenus qu’ils étaient liés à des projets militaires en Israël. » La voix de Léa, 22 ans et membre du collectif, est sèche. Elle n’a pas besoin d’en dire plus : le débat est déjà tranché. Palantir n’est pas le bienvenu ici.
Et pourtant, le géant de l’analyse de données était attendu. Comme chaque année, les grandes écoles suisses servent de vivier pour les licornes américaines. Mais cette fois, quelque chose coince. Pour la première fois, une partie des étudiants refuse de jouer le jeu.
Un contrat qui sent le soufre
Palantir, c’est d’abord une success story. Fondée en 2003 par des anciens de la CIA et de PayPal, l’entreprise a cartographié les réseaux terroristes après le 11 septembre, avant de se reconvertir dans le big data pour les entreprises. Aujourd’hui, elle vaut plus de 40 milliards de dollars. Sauf que son portefeuille regorge aussi de contrats avec l’armée américaine, la police israélienne, et des régimes dont les droits humains laissent à désirer.
« Ils disent faire de l’IA pour le bien commun, mais leurs clients, c’est l’armée et les gouvernements qui écrasent les manifestations », lance Thomas, un doctorant en informatique. Lui, il a lu les rapports d’Amnesty International. En 2021, l’ONG dénonçait l’utilisation de la plateforme Gorgon Stare de Palantir pour surveiller les Palestiniens dans les territoires occupés. Des algorithmes qui trient les « suspects » sans preuve, et qui finissent par cibler des civils.
À l’EPFL, personne ne conteste l’expertise technique de Palantir. Le problème, c’est l’usage qui en est fait. « On nous forme pour résoudre des problèmes complexes, pas pour aider à les créer », résume une étudiante en master de data science, qui préfère garder l’anonymat. Elle a déjà refusé trois offres de stages chez des sous-traitants de la défense.
L’école qui ne veut pas voir
La direction de l’EPFL, elle, fait semblant de ne rien entendre. « Nous accueillons toutes les entreprises qui respectent nos valeurs d’éthique », a répondu un porte-parole à une question posée par mail. Sauf que les « valeurs d’éthique » de l’école ne semblent pas inclure une vérification approfondie des partenaires.
« Ils savent très bien ce que fait Palantir. Ils ferment les yeux parce que ça leur rapporte », accuse un ancien membre du conseil étudiant. Un chiffre résume la dépendance : 40 % des diplômés de l’EPFL trouvent un emploi dans le secteur privé, souvent chez des géants de la tech. Palantir, c’est l’assurance de signer des contrats juteux avec des alumni influents. L’éthique, ça se négocie.
Pourtant, cette fois, les étudiants ne lâchent pas. Ils ont organisé des contre-forums, perturbé les stands de recrutement, et exigé un débat public. « On ne veut pas d’un campus qui ressemble à une foire aux esclaves », lance un collectif autogéré. Leur argument ? Si l’EPFL ne veut pas trancher, alors elle cautionne.
Le vrai sujet : qui paie la note ?
Derrière le conflit Palantir, il y a une question plus large : jusqu’où une école peut-elle se taire pour ne pas froisser ses mécènes ?
L’EPFL n’est pas la seule à se poser la question. Aux États-Unis, des universités comme Berkeley ou MIT ont déjà interdit aux fonds souverains saoudiens ou chinois de financer des chaires. Mais en Suisse, le silence reste la règle. « Ici, on préfère faire comme si de rien n’était », soupire une professeure de droit international, qui demande à ne pas être nommée. Elle a vu des contrats passer sous son nez sans qu’on lui demande son avis.
Palantir, c’est le symptôme. Le problème, ce n’est pas une seule entreprise, mais un écosystème qui préfère l’argent aux principes.
« On nous dit que la tech peut sauver le monde. Mais quand elle sert à réprimer, qui en assume la responsabilité ? » La question de Léa reste en suspens. Pour l’instant, personne ne veut y répondre.
Ce que ça change (ou pas)
À court terme, rien. Palantir viendra, recrutera, et repartira avec ses ingénieurs. Les associations étudiantes gagneront peut-être quelques têtes, mais le système, lui, continuera de tourner.
Sauf que cette fois, la révolte est organisée. Et si les étudiants tiennent bon, ils pourraient forcer l’EPFL à choisir son camp. Soit elle reste une usine à diplômés pour les GAFAM, soit elle assume un rôle critique.
« On ne demande pas à fermer les portes. On demande juste qu’on nous dise la vérité », conclut Thomas. Pour une fois, c’est une exigence raisonnable.
Mais l’EPFL a-t-elle vraiment envie de savoir ?