Noor Midelt relance son projet solaire après sept ans d'immobilisme

Après des années de blocages, la centrale solaire marocaine Noor Midelt I est enfin lancée par un consortium chinois. Mais derrière ce redémarrage, des questions persistent sur les coûts, les délais et l’influence géopolitique. Analyse d’un projet qui résume les faiblesses du solaire africain.

Publié le 15 septembre 2026 à 18:07
Noor Midelt relance son projet solaire après sept ans d'immobilisme

Le 15 mars 2023, un contrat a été signé à Rabat. Pas un de plus. Pas un de moins. Juste celui qui officialise ce que tout le monde savait déjà : Noor Midelt I, ce mégaprojet solaire marocain annoncé comme un fleuron de la transition énergétique africaine, va enfin sortir de terre. Sept ans après le coup d’envoi théorique. Sept ans à attendre que les financements se débloquent, que les appels d’offres aboutissent, que les promesses politiques se concrétisent. Sept ans à voir d’autres centrales, plus petites, plus rapides, se construire ailleurs sur le continent pendant que le Maroc jouait les éternels optimistes malgré les retards en cascade. Ce n’est pas un record. C’est une honte technique.

Et maintenant, c’est la Chine qui prend le relais. Un consortium mené par China Energy, spécialiste des grands chantiers énergétiques à l’étranger, va construire la centrale. 800 millions de dollars. 750 mégawatts. Assez pour alimenter une ville de 500 000 habitants. Assez aussi pour se demander pourquoi le Maroc a mis autant de temps à choisir son constructeur, et surtout, pourquoi personne n’a tirés les conséquences des retards avant aujourd’hui.

Pourquoi sept ans de blocage ? La réponse est dans les chiffres

Noor Midelt I devait être opérationnel en 2016. En 2016, le Maroc avait déjà lancé Noor Ouarzazate, une centrale thermique solaire bien plus médiatisée. En 2016, l’Algérie construisait la centrale de Hassi R’Mel, 250 MW, livrée en 2011. En 2016, l’Afrique du Sud finalisait Kathu Solar Park, 100 MW, en trois ans. Le Maroc, lui, a mis sept ans à démarrer un projet cinq fois plus puissant.

Les raisons ? Officiellement, des problèmes de financement. Le projet était censé être cofinancé par des banques européennes et des fonds publics marocains. Sauf que les banques européennes, ces dernières années, ont serré la vis sur les risques pays émergents. Résultat : les garanties marocaines ne suffisaient plus. Officieusement, des délais administratifs marocains dignes d’un pays en développement, malgré le statut de puissance moyenne du royaume. Et puis, il y a eu l’effet domino des retards : chaque année de blocage repoussait les appels d’offres, alourdissait les coûts, et réduisait les marges pour les entreprises intéressées.

En 2020, un rapport de la Banque africaine de développement classait le Maroc en tête des pays africains pour les délais de réalisation des grands projets énergétiques. Noir sur blanc. Personne n’a réagi.

La Chine arrive en sauveur… ou en opportuniste ?

Quand China Energy a remporté l’appel d’offres en 2022, personne n’a vraiment été surpris. La Chine domine 80 % du marché mondial des panneaux solaires. Elle construit des centrales en Amérique latine, en Asie, en Europe de l’Est. Le Maroc n’échappait pas à la règle.

Sauf que cette fois, le contexte est différent. La Chine n’est plus un partenaire neutre. Entre les tensions commerciales avec les États-Unis, les sanctions sur les technologies sensibles, et les plans de relance verte chinois qui visent l’Afrique comme terrain de jeu, Rabat joue un rôle géopolitique sans le dire. Noor Midelt I, c’est aussi un moyen pour Pékin de montrer qu’elle peut livrer des mégaprojets en Afrique malgré les sanctions occidentales.

Du côté marocain, l’argument est simple : « On n’avait pas le choix. » Les Européens traînaient, les Américains étaient trop chers, et les Turcs, bien que présents dans d’autres projets marocains, n’avaient pas les moyens de financer un tel chantier. La Chine, elle, a les deux.

Mais à quel prix ?

Un rapport de l’Institut des ressources mondiales (WRI) publié en 2022 montre que les projets solaires financés par la Chine en Afrique ont systématiquement un coût supérieur de 15 à 20 % à ceux financés par des acteurs européens ou américains. Noor Midelt I ne fera pas exception. Les 800 millions annoncés ? Une estimation basse. Avec les surcoûts de logistique, les frais de change, et les marges chinoises, le vrai prix dépassera probablement 1 milliard d’ici la fin du chantier.

Ce que personne ne dit sur les délais réels

China Energy a promis une mise en service d’ici 2025. Trois ans après le démarrage officiel. Trois ans, c’est court pour un projet de cette envergure. Sauf que…

  • Les sols marocains sont parmi les plus difficiles à exploiter pour le solaire. Dust storms, variations thermiques extrêmes, érosion rapide des panneaux. Les centrales marocaines ont systématiquement des rendements inférieurs de 10 à 15 % à celles du désert australien ou du Moyen-Orient.
  • Les pénuries de main-d’œuvre qualifiée : le Maroc forme peu d’ingénieurs en énergie solaire. Résultat, China Energy devra importer des techniciens chinois, ce qui alourdira encore les coûts et les délais.
  • Les tests de résistance : une centrale solaire au Maroc, c’est trois fois plus de maintenance qu’en Europe. Les retards dans les livraisons de pièces détachées sont une constante.

Bref, 2025, c’est optimiste. Même les optimistes du ministère marocain de l’Énergie misent sur 2026-2027 pour une première production significative.

Et après ? Le vrai problème de Noor Midelt

Noor Midelt I, c’est le symptôme d’un problème plus large : l’Afrique a besoin d’énergie, mais elle n’a pas les moyens de la produire efficacement.

Le Maroc mise sur le solaire pour réduire sa dépendance au charbon et au gaz. Problème : le solaire ne couvre que 14 % de la production électrique du pays. Le reste ? Du thermique, du gaz, et des importations. Noor Midelt I, même une fois terminée, ne changera pas grand-chose à cette équation.

Pourquoi ? Parce que les réseaux électriques marocains ne sont pas prêts. Les pertes en ligne sont estimées à 12 % (contre 5 % en Europe). Une centrale solaire au milieu du désert, c’est comme construire une autoroute sans routes pour y arriver.

Et puis, il y a l’export. Le Maroc veut vendre son électricité vers l’Europe via des câbles sous-marins. Sauf que les câbles ne sont pas encore posés, et que les contrats d’achat ne sont pas signés. Noor Midelt I risque de produire… pour rien.

La leçon marocaine

Noor Midelt I, c’est l’histoire d’un pays qui a cru pouvoir sauter des étapes. On construit une centrale solaire géante sans réseau adapté. On attend sept ans un partenaire occidental qui ne vient pas. On se rabatte sur la Chine sans négocier les prix. Et on espère que ça marche.

Le pire ? Personne ne tire les leçons.

En 2023, le Maroc a lancé Noor Midelt II, une centrale encore plus grande (580 MW). Avec les mêmes problèmes de financement, les mêmes retards administratifs, et la même dépendance aux sous-traitants chinois.

Le cycle recommence.

Et pendant ce temps, l’Algérie, elle, a finalisé 1 000 MW de solaire en deux ans. Sans fanfare. Sans Chine. Juste avec des entreprises locales et des contrats clairs.

Le Maroc a raté le coche. Maintenant, il paie.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie