Pourquoi JPMorgan a-t-il rouvert les portes au Nigeria ?
Pas parce que l’économie nigériane est soudainement devenue saine. Ni parce que les risques ont disparu. Mais parce que les obligations nigérianes rapportent encore, malgré tout. Depuis 2014, le Nigeria avait été exclu de l’indice GBI-EM pour cause de risque souverain trop élevé. Traduction : trop de dettes, trop de corruption, trop d’instabilité politique. Résultat ? Les investisseurs institutionnels, qui suivent cet indice comme une boussole, avaient déserté en masse. Aujourd’hui, ils reviennent. Pourquoi ?
Parce que les taux d’intérêt nigérians flirtent avec les 14-16 % (contre 3-4 % en Europe ou aux États-Unis). Avec une monnaie locale, le naira, qui s’est effondré de 40 % face au dollar depuis 2020, les obligations nigérianes offrent un rendement brut qui fait rêver les fonds spéculatifs. Surtout quand on sait que le Nigeria pèse 2 % du PIB africain, mais 15 % de sa dette souveraine. C’est le genre de disproportion qui attire les vautours.
Le problème ? Ces rendements mirobolants cachent une réalité moins reluisante. Le Nigeria est le plus grand producteur de pétrole d’Afrique, mais ses infrastructures sont à la ramasse. Son système bancaire est gangrené par la corruption. Et son gouvernement, malgré les discours, continue de dépenser 70 % de ses recettes pétrolières en salaires et subventions, sans rien investir dans les secteurs porteurs. Bref, c’est le genre de pays où les obligations rapportent… jusqu’à ce que ça ne rapporte plus.
Et puis, il y a la question du risque de change. Le naira est une monnaie non convertible. Si vous achetez des obligations nigérianes en dollars, vous êtes exposé à un risque de dévaluation permanente. Les fonds qui misent sur le GBI-EM Edge savent ça. Ils parient simplement que le Nigeria ne fera pas défaut avant qu’ils aient récupéré leur mise.
Autre détail qui cloche : parmi les seize obligations réintégrées, certaines datent de 2020. D’autres ont été émises en 2023, mais avec des clauses qui permettent à Abuja de repousser les échéances en cas de crise. Traduction : le Nigeria se donne les moyens de ne pas rembourser à temps. C’est le genre de flexibilité qui rassure… jusqu’à ce que ça ne rassure plus.
Qui gagne vraiment dans cette histoire ?
Pas les Nigérians, en tout cas. Les obligations d’État, ça sert d’abord à financer les dépenses du gouvernement. Or, depuis 2015, la dette publique nigériane a triplé, passant de 12 % à 36 % du PIB. Avec une inflation à 22 % et un chômage à 33 %, les citoyens paient la note. Les investisseurs, eux, misent sur le fait que le Nigeria est trop gros pour faire défaut. Sauf que l’Argentine, elle aussi, était trop grosse. Et regardez où ça l’a menée.
Alors qui en profite ? Les fonds spéculatifs, bien sûr. Les gestionnaires d’actifs qui ont besoin de yield (rendement) à tout prix. Et les banques d’investissement comme JPMorgan, qui touchent des frais sur ces transactions. Le Nigeria, lui, se retrouve avec une dette encore plus élevée, des créanciers toujours plus pressants, et une économie qui tourne à vide.
Le vrai jeu, c’est ça : les marchés font semblant de croire que le Nigeria va se réformer. En réalité, ils s’en fichent. Ils veulent juste leur rendement. Et tant pis si, dans cinq ans, Abuja ne peut plus rembourser.
Ce que les chiffres ne disent pas
Le 7,4 % de pondération dans l’indice GBI-EM Edge, c’est un chiffre qui fait joli. Mais il cache une asymétrie de risque monstrueuse. D’un côté, les investisseurs gagnent 15 % par an en dollars. De l’autre, le Nigeria doit rembourser en naira, une monnaie qui perd 10 % de sa valeur chaque année.
Prenez l’exemple de la Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA), créée en 2012 pour gérer les fonds souverains. Sur le papier, elle a 1,5 milliard de dollars d’actifs. Dans les faits, elle est endettée jusqu’au cou et ne gère presque rien. Résultat ? Les obligations qu’elle émet rapportent… mais ne servent à rien.
Autre exemple : la dette extérieure du Nigeria a atteint 40 milliards de dollars en 2023. Sur ce montant, 20 milliards sont dus à la Chine, qui a prêté sans garantie à des taux usuriers. Si Abuja ne rembourse pas, Pékin confisquera des actifs. Sauf que les actifs nigérians ? Ils sont déjà hypothéqués, vendus, ou en train de pourrir.
Le vrai risque, c’est l’effet domino. Si le Nigeria fait défaut, ce ne sera pas seulement les obligations qui s’effondrent. Ce sera tout le secteur pétrolier africain, qui dépend des banques nigérianes pour financer ses projets. Et puis, il y a l’Angola, qui suit la même trajectoire. Et le Ghana, qui vient de se faire recaler par la Chine pour un prêt. Bref, l’Afrique de l’Ouest est en train de devenir le nouveau Venezuela financier.
Pourquoi personne ne sonne l’alerte ?
Parce que les marchés adorent les histoires qui finissent bien. Et parce que, pour l’instant, le Nigeria ne fait pas défaut. Il se contente de repousser les échéances, de renégocier les taux, et de faire semblant de payer.
Mais voici le vrai problème : quand les obligations nigérianes seront réintégrées dans l’indice, les fonds passifs (ceux qui suivent aveuglément les indices) devront acheter encore plus de dette nigériane. Résultat ? Une bulle. Une bulle qui éclatera quand Abuja ne pourra plus mentir.
Et puis, il y a la question morale. Les mêmes investisseurs qui critiquent la Chine pour son endettement africain achetent aujourd’hui les obligations nigérianes, en sachant pertinemment que l’argent servira à payer des salaires de fonctionnaires corrompus et à subventionner une économie fantôme.
Alors, le Nigeria est-il viable ? Non. Les obligations nigérianes sont-elles sûres ? Non. Est-ce que ça va continuer comme ça ? Oui. Jusqu’au jour où ça ne marchera plus.
La dernière question qui dérange
Si le Nigeria est un tel piège, pourquoi JPMorgan a-t-il rouvert l’indice ? Parce que les alternatives sont pires. L’Amérique latine est en crise. L’Europe ne paie presque plus d’intérêts. Les marchés émergents sains (Corée du Sud, Malaisie) ne rapportent plus rien. Alors on retourne aux vieux amis toxiques.
Le vrai signal, ce n’est pas le retour du Nigeria dans l’indice. C’est le fait que personne ne propose de vraie solution. Ni les banques centrales, ni les fonds souverains, ni même le FMI. Tout le monde sait que le Nigeria est un bateau qui prend l’eau. Mais tout le monde mise quand même.
Parce que c’est plus facile de parier sur la chance que de réformer un système pourri.
Et ça, c’est le vrai problème.