Le protocole que personne ne suit
Le Dr Concoret n’est pas un écologiste. C’est un neurologue qui a passé 15 ans à observer des patients atteints de troubles anxieux, dépressifs, ou de troubles cognitifs légers. Son terrain ? Les services de psychiatrie et de gériatrie. Son constat : « Les patients qui ont accès à un jardin thérapeutique, même petit, même mal entretenu, ont des taux de cortisol deux fois moins élevés que les autres. » Le cortisol, c’est l’hormone du stress. Celle qui, à long terme, abîme le cerveau. « On pourrait croire que les hôpitaux seraient les premiers à sauter sur l’occasion, reprend-il. Mais non. Ils préfèrent investir dans des machines à IRM ou des médicaments. »
Pourtant, les preuves s’accumulent. Une méta-analyse de 2021, publiée dans Environmental Research, a passé en revue 35 études sur le sujet. Résultat : l’exposition à des espaces verts réduit les symptômes dépressifs de 23 % en moyenne, sans effet secondaire. « C’est l’équivalent d’un traitement léger par fluoxétine, mais en mieux, précise Concoret. Sauf que ça ne se vend pas. »
Les CPIE, ces centres qui aident les collectivités à préserver les écosystèmes, le savent bien. Ils poussent depuis des années pour que les villes intègrent des « corridors verts » dans leurs plans d’urbanisme. « On leur explique que ça réduit les coûts de santé publique, que ça améliore la concentration des écoliers, que ça limite les risques cardiovasculaires, énumère une responsable du CPIE Île-de-France. Mais les mairies hésitent toujours. » Pourquoi ? Parce que les arbres, ça ne rapporte pas. Pas directement. Pas comme un nouveau centre commercial.
L’arnaque des solutions toutes faites
Il y a un piège dans la façon dont on parle de la nature aujourd’hui. On la présente souvent comme « un remède miracle », « une solution clé en main », « une thérapie accessible à tous ». Des formules toutes faites qui donnent une porte de sortie aux décideurs. « Écoutez, on va planter des arbres, et hop, problème résolu ! » Sauf que non. Planter un arbre, ce n’est pas suffisant. Il faut un accès garanti, une qualité d’air décente, un environnement qui ne soit pas juste une pelouse ratiboisée.
Concoret donne l’exemple d’un hôpital parisien qui a aménagé un « jardin sensoriel » en 2018. Résultat ? Les patients ont montré une baisse de leur anxiété… à condition de s’y rendre au moins trois fois par semaine. « Combien de gens le font vraiment ? demande-t-il. Pas la moitié. Parce que le jardin est à 200 mètres de l’entrée principale, qu’il n’y a pas de bancs, et que les infirmières n’en parlent jamais. »
Le vrai problème, c’est l’invisibilité. On parle des bienfaits de la nature, mais on ne dit pas comment l’intégrer. « Les architectes hospitaliers continuent de concevoir des bâtiments fermés, sans lumière naturelle, sans espaces de transition entre l’intérieur et l’extérieur, regrette Concoret. Comme si le patient était un objet à soigner, pas un être vivant. »
Ce que les villes font (et ne font pas)
Quelques villes ont compris. À Bordeaux, le CHU a créé un « parcours santé-nature » qui relie les services entre eux via des allées d’arbres et des bassins. À Grenoble, l’hôpital Michallon a transformé son toit en jardin partagé, avec des légumes et des plantes aromatiques. « Les résultats sont là, mais ça reste marginal, souligne Concoret. Parce que ça demande un effort. »
L’effort, justement, c’est ce que les collectivités ne veulent pas faire. À Lille, par exemple, la mairie a lancé en 2020 un plan « Ville 15 minutes » pour réduire la dépendance à la voiture. Objectif : que chaque habitant ait accès à un parc ou un espace vert à moins de 15 minutes à pied. Sauf que sur les 500 projets prévus, seulement 12 % ont été réalisés en 2023. Pourquoi ? « Parce que ça coûte cher, répond un élu anonyme. Et que les citoyens ne font pas assez de bruit. »
Le Dr Concoret n’y va pas par quatre chemins : « La santé publique est le parent pauvre de l’urbanisme. On préfère construire des parkings ou des centres commerciaux, parce que ça se voit. Un arbre, ça ne fait pas de bruit. »
Le vrai coût de l’inaction
En 2022, une étude de Santé publique France a estimé à 11 milliards d’euros par an le coût des troubles anxieux et dépressifs en France. 11 milliards. Soit l’équivalent du budget annuel de la SNCF. « Si on investissait ne serait-ce que 10 % de cette somme dans des espaces verts accessibles, on réduirait significativement ces coûts, calcule Concoret. Mais non. On préfère prescrire des médicaments. »
Le problème, c’est que la nature n’est pas un produit. On ne peut pas la standardiser. On ne peut pas la breveter. On ne peut pas en faire un business. « Les laboratoires pharmaceutiques ne vont pas financer des forêts, conclut-il. Alors qui le fera ? »
Les CPIE, peut-être. Mais ils manquent de moyens. Les associations, aussi. Les hôpitaux, encore moins. Reste les citoyens. Ceux qui, un jour, vont se rendre compte que leur médecin leur prescrit une ordonnance… pour marcher dans un parc.
La dernière question, celle qu’on n’ose pas poser
Si la nature est si efficace, pourquoi ne pas en faire un traitement de première ligne ? Pourquoi attendre que les troubles s’aggravent avant de proposer une solution simple, gratuite, et sans effet secondaire ?
La réponse est là, sous nos yeux. On ne veut pas vraiment guérir. On veut des pilules. Des machines. Des solutions qui se contrôlent, se mesurent, se vendent. Pas des arbres. Pas des oiseaux. Pas le vent qui soulève les cheveux.
Alors on continue. À ignorer ce que tout le monde sait déjà.