Elle passe ses nuits à chercher ce que les machines ratent
Le cliché est là, sur l’écran. Une zone floue, presque imperceptible, nichée entre les tissus denses d’une patiente de 48 ans. Le logiciel de détection automatique a classé ce repère comme normal. Le Dr Fanny Medina-Riera, elle, y voit autre chose. Une ombre. Une anomalie. Peut-être un cancer.
Elle zoome. Rezoom. Fait défiler les images en 3D, comme si elle fouillait les couches d’une ville sous-marine à la recherche d’un épave. Ses doigts effleurent la souris, presque à la toucher. « Là. Regardez bien. » Elle pointe du doigt, enfin, de l’index sur la tablette, un point blanc qui pulse, à peine plus clair que le reste. « C’est une microcalcinose. Mais pourquoi là ? Pourquoi maintenant ? »
La réponse viendra plus tard, après la biopsie. Pour l’instant, il faut alerter. Encore. Comme les 12 fois précédentes cette semaine.
Son bureau, c’est un champ de bataille.
Les murs sont tapissés de schémas, de flèches, de post-it jaunes griffonnés à la hâte : « Patient 47, rappel IRM », « Dossier 112, urgence », « Pourquoi personne ne finance les scanners 3T à Marseille ? ». Le dernier post-it, collé près de la fenêtre, est écrit en gros : « Ne lâche rien. » Pas une devise, une ordre. Un rappel à elle-même.
Elle travaille à l’hôpital de la Timone, dans le service de radiologie du sein. Un service sous pression, comme tous ceux qui dépendent de la Sécurité sociale. « On a deux machines pour 300 000 mammographies par an. Deux. » Elle soupire. « À Paris, ils en ont cinq fois plus. Et des techniciens formés en continu. Ici, on forme les internes en trois jours. Trois. »
Le vrai problème, ce n’est pas le manque de moyens. C’est l’usage qu’on en fait.
Les machines sont là. Les radiologues aussi. Mais entre les deux, il y a un gouffre : le temps. Le temps des listes d’attente, le temps des reports, le temps perdu à justifier des examens « non urgents » alors que la patiente, elle, sent que quelque chose cloche.
« Une femme vient me voir il y a six mois, se plaint d’une boule. On lui dit : attendez, on verra dans trois mois. Trois mois. » Elle serre les poings. « Trois mois, c’est une éternité quand on a un cancer du sein qui grossit. »
Elle cite les chiffres sans émotion, comme on récite une litanie. « 55 000 nouveaux cas par an en France. 11 000 décès. » (Source : Institut National du Cancer, 2023.) « Et dans le Sud ? On est en dessous de la moyenne nationale. Parce qu’on dépiste moins. Parce qu’on suit moins. Parce que les patientes ont peur, ou honte, ou les deux. »
Son arme ? La rage.
Elle n’a pas le temps pour la pédagogie douce. « Moi, je leur dis : écoutez, si vous avez un doute, vous revenez. Maintenant. Pas dans six mois. » Elle mime les guillemets avec ses doigts. *«