Le parking où la bière remplaçait le café du matin
On ne sait pas encore exactement combien de bouteilles Javier vidait entre deux tours de supervision. Mais les témoignages des employés, recueillis par El Mundo avant son licenciement, sont accablants : ‘Il arrivait bourré, parfois avant même l’ouverture. On devait faire comme si de rien n’était.’ Un coordinateur de centre en Andalousie, c’est un peu le chef d’orchestre. Sauf que son orchestre, lui, jouait faux. Les caisses enregistraient les ventes, les rayons se remplissaient, mais dans les coulisses, l’ambiance pourrissait. Un employé raconte : ‘Un jour, il a poussé une caissière contre un présentoir parce qu’elle avait mis trop de temps à scanner un produit. Elle avait le bras enflé pendant une semaine.’ Pas de plainte. Pas de sanction. Juste l’habitude. Parce que chez Mercadona, comme ailleurs, les petits abus, ça se tolère. Jusqu’à ce que ça déborde.
Et puis il y a eu la plage. Pas une, pas deux, mais des dizaines de fois. Des employés ont vu leur responsable disparaître en plein après-midi, direction la côte, pendant que les magasins fonctionnaient avec des intérimaires ou des collègues surchargés. ‘Il partait comme ça, sans prévenir, et on devait gérer,’ confie une ancienne employée. 12,3 millions d’euros. C’est le chiffre d’affaires annuel moyen d’un hypermarché Mercadona en Espagne. Assez pour payer des salaires décents, des formations, des primes. Assez aussi pour fermer les yeux sur un cadre qui picolait en public et faisait la sieste au soleil pendant que ses équipes trimaient. La question n’est pas : comment a-t-il pu faire ça ? Mais : comment personne ne l’a arrêté avant ?
L’Andalousie, terre de la conciliación… et des non-dits
L’Espagne se vante d’avoir inventé la conciliación, ce mélange de flexibilité et de protection sociale qui fait rêver les travailleurs européens. 37,6 heures hebdomadaires en moyenne, des congés parentaux parmi les plus longs d’Europe, et un chômage officiellement à 12,5 % (en réalité bien plus, surtout dans le sud). Sauf que cette belle mécanique a un vice caché : elle repose sur une confiance aveugle dans les employeurs. Et quand l’employeur, c’est Mercadona, une entreprise qui pèse son poids dans l’économie espagnole (1 sur 4 des Espagnols y fait ses courses), avec un modèle basé sur la loyauté et le silence des salariés, les dysfonctionnements se régulent entre eux. Pas de syndicats qui crient trop fort. Pas de médias qui fouillent. Juste ce pacte tacite : on ne parle pas des abus, on ferme les yeux sur les excès, et en échange, on a du travail.
Pourtant, les signalements existaient. En 2022, la direction régionale de Mercadona en Andalousie a reçu trois plaintes anonymes contre Javier, dont une pour harcèlement. Rien. Aucune enquête. Aucune mesure. ‘Chez nous, on ne licencie pas pour ça,’ aurait répondu un responsable à un employé qui osait en parler. ‘C’est comme ça. T’as qu’à t’habituer.’
Alors oui, Javier a été viré. Le 30 juillet 2024, après 25 ans de bons et loyaux services. Mais son licenciement, c’est moins une sanction qu’un aveu. Celui d’un système qui préfère se débarrasser d’un boulet que de réparer ce qui cloche. Parce que licencier un cadre après un quart de siècle, ça fait joli sur le papier. Ça montre que l’entreprise ‘agit’. Sauf que dans les faits, ça enterre le problème : si Javier était le seul à picoler sur le parking, à maltraiter ses équipes ou à faire la grasse matinée sur la plage, il y en a d’autres. Des milliers, peut-être. Des cadres, des managers, des petits chefs qui, eux, n’ont pas encore été pris la main dans le sac. Mais qui, eux aussi, font tourner la machine à leur manière.
Le vrai coût de l’ancienneté : un contrat à vie, ou un piège ?
Vingt-cinq ans. C’est long. Assez pour croire que l’entreprise vous doit quelque chose. Assez pour baisser la garde. Assez pour penser que, même si vous merdez, vous êtes intouchable. Sauf que non. L’ancienneté, chez Mercadona comme ailleurs, c’est une épée à double tranchant. D’un côté, elle protège. De l’autre, elle endort. Elle donne l’illusion d’une sécurité qui n’existe pas vraiment. Parce qu’au final, votre valeur, c’est ce que l’entreprise est prête à payer pour vous garder. Pas ce que vous avez trimé.
Javier, lui, a cru au conte de fées. 25 ans, et hop : porte de sortie. Pas de prime de départ. Pas de reconnaissance. Juste un ‘merci, au revoir’. Comme si ces années ne comptaient pas. Sauf qu’elles comptent. Pour lui, qui se retrouve à 50 ans sans filet. Pour ses collègues, qui réalisent que personne n’est à l’abri. Pour Mercadona, qui a évité un scandale… en enterrant un problème bien plus large.
Ce que le licenciement de Javier révèle : un management à l’espagnole
Il y a deux Espagne. Celle des chiffres officiels, où tout est rose et bien huilé. Et celle des coulisses, où les règles s’appliquent à ceux qui n’ont pas le culot de durer. Javier était un privilégié. Pas par son salaire, il touchait probablement ce que tout le monde touche chez Mercadona, ni plus ni moins. Mais par son ancienneté. Et c’est ça, le vrai problème : dans un pays où le CDI est roi, l’ancienneté devient une arme à double tranchant. Elle donne un pouvoir illusoire. Celui de croire que vous êtes indispensable. Alors que vous ne l’êtes pas.
‘Chez nous, on ne fait pas de vagues,’ dit-on souvent en Andalousie. Sauf que les vagues, elles finissent toujours par déborder. Et quand ça arrive, on se demande pourquoi personne n’a rien vu venir.
Parce que licencier un cadre après 25 ans, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est de regarder en face ce que ça signifie : que le système a préféré sacrifier un homme pour sauver les apparences.
La leçon (celle qu’on ne veut pas entendre)
Javier n’est pas une exception. Il est la preuve que le management espagnol, et pas seulement chez Mercadona, fonctionne sur un principe simple : tolérer jusqu’à ce que ça devienne intolérable.
Alors oui, il a bu. Oui, il a humilié. Oui, il a fait la sieste au soleil pendant que ses équipes galéraient. Mais le vrai problème, c’est qu’on l’a laissé faire. Parce que dans un pays où le chômage plane, où les syndicats ont les dents longues mais peu de mordant, les abus se paient en silence.
Son licenciement, ce n’est pas une victoire. C’est un échec. Celui d’un système qui préfère virer un boulet que de réparer ce qui cloche. Celui d’une société qui croit encore que l’ancienneté, c’est une assurance-vie.
La prochaine fois que vous entendrez parler de la conciliación espagnole, souvenez-vous de Javier. De ses 25 ans de service. De ses bouteilles sur le parking. De ses employés maltraités. De ses après-midis à la plage. Parce que derrière chaque chiffre, derrière chaque statistique, il y a des visages. Et des histoires qui ne finissent pas toujours bien.