Le Razoni, un cargo panaméen, a brûlé en mer Noire en 2021 après une explosion de conteneurs. Les images des flammes ont fait le tour du monde. Quatre ans plus tard, c’est un autre navire qui sombre, cette fois sans feu ni explosion, mais sous les coups de drones. Deux attaques en une semaine, deux navires touchés, une dizaine de marins portés disparus. Et surtout, une question qui reste sans réponse : qui tire le premier en mer Noire aujourd’hui ?
Ce n’est pas un exercice de guerre. Ce n’est pas un accident. Les drones qui ont frappé ces deux navires marchands au large de la Bulgarie, mardi dernier, ont visé avec précision. Le premier, un cargo sous pavillon libérien, a été endommagé mais a pu être remorqué vers Varna. Le second, un pétrolier turc, a coulé corps et biens. L’équipage, une dizaine d’hommes, a disparu. Les autorités bulgares parlent d’une « attaque terroriste », mais sans preuve. Les Russes accusent l’Ukraine, les Ukrainiens répondent que c’est Moscou qui manipule les drones. Personne ne détient les images des frappes. Personne ne peut confirmer qui a donné l’ordre.
Pourquoi personne ne veut assumer ces attaques ?
Parce que la mer Noire n’est plus une zone grise. C’est un champ de bataille. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les deux camps y ont installé leurs bases, leurs radars, leurs sous-marins. La Bulgarie, membre de l’OTAN, se retrouve coincée entre les deux. Officiellement, Sofia refuse de prendre parti. Officieusement, ses ports servent de hub pour les livraisons d’armes vers l’Ukraine. Les drones qui ont frappé ces navires n’étaient pas des jouets. Ils étaient équipés de caméras thermiques, de systèmes de guidage précis. Quelque chose comme ceux que l’on trouve dans l’arsenal ukrainien… ou russe.
Mais voici le problème : ni Kiev ni Moscou n’ont intérêt à revendiquer ces attaques. Pour l’Ukraine, reconnaître l’usage de drones contre des cibles civiles, même des navires marchands, serait un suicide diplomatique. Pour la Russie, avouer qu’elle cible des bateaux sous pavillon étranger, surtout dans les eaux territoriales d’un pays allié de l’OTAN, ce serait admettre qu’elle étend son conflit bien au-delà des frontières ukrainiennes.
Les marins disparus, un détail qui en dit long
Onze hommes. Onze vies en moins. Personne ne sait si ils sont morts noyés, s’ils ont été secourus par des pêcheurs locaux, ou s’ils ont été… récupérés. Parce que quand un navire coule en mer Noire, les courants sont imprévisibles. Et les eaux territoriales bulgares regorgent de zones où les patrouilles russes et ukrainiennes se surveillent mutuellement sans jamais s’approcher.
Les familles attendent. Les assurances marchandes commencent à s’inquiéter. Les armateurs se demandent s’il faut encore faire passer leurs navires par là. Parce que si ces attaques ne sont pas isolées, si elles font partie d’une stratégie plus large, alors la mer Noire n’est plus un simple couloir commercial. C’est un piège.
La Bulgarie, otage d’un jeu qui la dépasse
Sofia a réagi comme elle a pu : elle a fermé temporairement son espace aérien aux drones, elle a demandé une enquête internationale. Mais tout le monde sait que cette enquête ira nulle part. Les Russes bloqueront l’accès à leurs bases en Crimée. Les Ukrainiens n’ont pas les moyens de surveiller toutes leurs côtes. Et l’OTAN, trop occupée à gérer ses divisions internes, ne bougera pas.
La Bulgarie est dans une position impossible. Elle dépend économiquement des livraisons de gaz russe, mais elle dépend aussi des subventions européennes. Elle abrite des bases américaines, mais elle ne veut pas froisser Moscou. Résultat : quand des drones s’abattent sur ses eaux, elle est seule.
Ce que ces attaques révèlent d’un conflit qui s’étend
La mer Noire était déjà une zone tendue. Avec la guerre en Ukraine, elle est devenue un théâtre d’opérations. Les sous-marins russes y patrouillent. Les frégates ukrainiennes y attendent. Et maintenant, les drones. Pas seulement ceux qui surveillent, mais ceux qui frappent.
Le vrai danger, ce n’est pas ces deux navires coulés. C’est que personne ne contrôle plus rien. Si ces attaques sont le fait de mercenaires, de groupes armés non étatiques, ou même de pirates modernes, alors le conflit sort des cadres habituels. Plus de règles, plus de limites. Juste une guerre où chacun fait ce qu’il peut, quand il peut.
Et après ?
Les assurances vont augmenter. Les armateurs vont détourner leurs routes. Les marins vont refuser d’embarquer. Parce que personne ne sait qui sera la prochaine cible. Un pétrolier géorgien ? Un cargo roumain ? Un ferry rempli de touristes ?
La mer Noire n’est plus un lieu de transit. C’est un champ de mines. Et les premières victimes ne sont pas celles qu’on croit.
Elles sont déjà dans l’eau.