300 euros de plus sur la facture d’électricité, et personne ne bronche
C’est l’histoire de Sophie, boulangère à Rennes. En janvier, sa facture EDF a bondi de 300 euros. Pas 30, pas 50. Trois cents. Elle a appelé son fournisseur, qui lui a répondu : « C’est le marché. » Le marché, Sophie s’en fout. Elle, ce qu’elle voit, c’est que son pain à 1,20 euro ne lui rapporte plus assez pour payer ses salariés. Et que si ça continue, dans six mois, elle fermera. Comme 12 000 boulangeries en France depuis 2020, selon la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie.
Sophie n’est pas une exception. Elle est la règle. Partout en France, les petits patrons serrent les dents. Les coiffeurs, les garagistes, les libraires indépendants. Ceux qui font tourner les centres-villes, qui embauchent des apprentis, qui paient leurs impôts sans rouler en Porsche. Et qui, aujourd’hui, se demandent comment ils vont tenir jusqu’à l’été.
Pourtant, quand l’Union des entreprises de proximité (U2P) a été reçue à Matignon la semaine dernière, on leur a servi le même discours lissé qu’à chaque crise. « On ne touchera pas à la fiscalité des entreprises. » Super. Sauf que la fiscalité, c’est le cadet de leurs soucis. Ce qui les tue, c’est le reste : les charges qui grimpent, les clients qui serrent leur budget, les banques qui refusent les prêts. Et un État qui, malgré ses promesses, met des mois à débloquer les aides.
Le gouvernement a un plan. Enfin, il dit qu’il en a un
Officiellement, tout va bien. Le Premier ministre a annoncé un « accompagnement renforcé » pour les TPE. Traduction : des prêts garantis par l’État, des reports de charges, et peut-être, peut-être, une aide exceptionnelle pour les secteurs les plus touchés. Sauf que sur le terrain, personne n’y croit.
Pourquoi ? Parce que les patrons ont déjà vécu ça. En 2020, pendant le Covid, l’État avait sorti le chéquier. Résultat ? Des milliards d’euros distribués… mais avec une telle paperasse que des milliers de petites entreprises n’ont jamais vu la couleur de l’argent. « On nous a promis des aides, on a reçu des formulaires de 20 pages à remplir en triple exemplaire », raconte Karim, gérant d’un garage à Marseille. « À la fin, j’ai abandonné. Trop compliqué. Trop long. »
Cette fois, c’est pire. Parce que la crise n’est pas ponctuelle. Elle est structurelle. Les prix de l’énergie ne redescendront pas. Les salaires, si. Et les clients, eux, ont déjà basculé dans une économie de guerre : ils comparent, ils négocient, ils reportent leurs achats. « Avant, on avait des clients fidèles. Maintenant, ils viennent une fois, et après, plus rien », explique Claire, fleuriste à Lyon. « Ils achètent des roses à 1 euro chez Lidl au lieu de venir chez moi. »
Les banques jouent les vautours, et l’État regarde ailleurs
Le vrai problème, c’est que personne ne veut le voir en face : les petites entreprises sont en train de se faire étrangler par les banques. Depuis un an, les taux d’intérêt ont explosé. Les prêts qui coûtaient 1% en 2021 en valent aujourd’hui 5, voire 6. Et les banques, elles, serrent la vis.
« J’ai demandé un prêt de 50 000 euros pour moderniser mon atelier », raconte Thomas, menuisier en Bretagne. « Ma banque m’a répondu : ‘On ne prête plus aux artisans. Trop risqué.’ » Trop risqué ? Pourtant, Thomas a un carnet de commandes plein. Il a des clients qui attendent leurs meubles depuis six mois. Mais sans cash, pas de machines. Sans machines, pas de production. Sans production, pas de clients. C’est le serpent qui se mord la queue.
Et l’État ? Il fait semblant de ne pas entendre. Les banques publiques comme Bpifrance pourraient jouer les pompiers. Mais elles aussi ont durci leurs critères. « On nous dit de tenir, mais personne ne nous donne les moyens », résume un patron du BTP. « C’est comme si on nous demandait de courir un marathon avec une jambe cassée. »
Les aides ? Trop peu, trop tard
Le gouvernement a bien sorti quelques mesures. Un fonds de solidarité pour les entreprises en difficulté. Un guichet unique pour simplifier les démarches. Et une promesse : « On ne laissera personne sur le bord de la route. »
Sauf que sur le terrain, ça ne suffit pas. « Le fonds de solidarité, c’est 1 500 euros max par mois », explique un expert-comptable. « Pour une entreprise qui perd 10 000 euros par mois, c’est une goutte d’eau. » Et le guichet unique ? « Une blague », selon un artisan. « J’ai passé trois heures au téléphone pour tomber sur un répondeur. »
Le pire, c’est que les patrons savent déjà comment ça va finir. Les aides arriveront trop tard. Les banques continueront à serrer. Et les clients, eux, iront voir ailleurs. Chez Amazon, chez Lidl, ou chez le concurrent qui a les reins plus solides.
« On nous dit de tenir, mais personne ne nous explique comment », lâche un libraire parisien. « Moi, je sais déjà que je vais fermer. La question, c’est juste de savoir quand. »
Ce qui va vraiment se passer : une hécatombe silencieuse
Personne ne veut le dire, mais tout le monde le sait : des milliers de petites entreprises vont mettre la clé sous la porte dans les prochains mois. Pas parce qu’elles sont mal gérées. Pas parce que leurs patrons sont incompétents. Mais parce que le système est conçu pour les broyer.
Les grandes entreprises, elles, ont des marges. Elles peuvent absorber les hausses de coûts. Elles ont des avocats pour négocier avec les banques. Elles ont des lobbyistes pour faire pression sur l’État. Les petites ? Elles n’ont rien. Juste leur courage, et l’espoir que ça ira mieux demain.
Sauf que demain, ce sera trop tard. Parce que quand une boulangerie ferme, ce n’est pas qu’un commerce en moins. C’est un quartier qui perd son âme. C’est des emplois qui disparaissent. C’est une famille qui se retrouve à la rue.
Et l’État, lui, continuera à faire des discours. À promettre des aides. À serrer des mains devant les caméras. Pendant ce temps, dans l’ombre, des milliers de Sophie, de Karim et de Claire éteindront les lumières pour la dernière fois.
La question n’est plus de savoir si ça va arriver. Mais quand. Et surtout : qui va en payer le prix.