Le Maroc mise sur l’offensive… malgré tout
Les professionnels marocains ne paniquent pas. Enfin, pas encore. Lors d’une rencontre organisée début juin par l’Office des Changes et les fédérations agricoles, les exportateurs ont affiché une détermination rare. Objectif : doubler les volumes à destination de l’UE d’ici 2027. Comment ? En ciblant les niches, en misant sur la qualité premium, et surtout, en contournant les obstacles. « On ne va pas se laisser faire », lance un responsable d’une coopérative d’agrumes, sous couvert d’anonymat. « Si l’Europe veut jouer les gardiens du temple, on ira vendre ailleurs. »
Pourtant, le ton est moins sûr quand on creuse. Parce que l’Europe reste le premier client du Maroc pour les fruits et légumes : près de 60 % des exportations y transitent, pour un chiffre d’affaires annuel de 3,2 milliards d’euros (source : Ministère marocain de l’Agriculture, 2023). Perdre ne serait-ce que 10 % de ce marché, ce serait un choc. Et personne ne sait encore si les alternatives, la Turquie, les États-Unis, même la Chine, absorberont le surplus.
Le vrai problème ? L’Europe ne négocie pas. Elle légifère. Et ses nouvelles règles, présentées comme « durcissement des normes phytosanitaires », visent surtout à freiner les importations en provenance de pays tiers. Le Maroc, premier exportateur de fraises et de tomates vers l’UE, est dans le collimateur. « Ils inventent des normes », grogne un exportateur de tomates cerises. « Un jour, c’est la teneur en pesticides. Le lendemain, c’est la taille des calices. À force, on ne sait plus quoi respecter. »
L’Europe joue avec les règles… et les exportateurs trinquent
Prenez l’exemple des fraises. En 2022, le Maroc en a exporté 230 000 tonnes vers l’UE, soit près de 40 % du marché européen. Sauf que depuis janvier, les contrôles aux frontières se sont multipliés. Résultat : des retards, des frais supplémentaires, et des pertes pour les producteurs. « Un conteneur qui met trois jours de plus à arriver en Allemagne, ça coûte 5 000 euros », calcule un logistiqueur basé à Tanger. « Et si le produit est refusé ? On le jette. Ou on le revend à perte sur le marché local. »
Pourtant, les Européens ne manquent pas d’arguments. Ils pointent du doigt les résidus de pesticides parfois détectés dans les expéditions marocaines. Problème : ces mêmes résidus sont aussi présents dans les productions espagnoles ou grecques, mais personne ne parle de restrictions. « C’est du deux poids, deux mesures », résume un avocat spécialisé dans le droit agricole. « L’Europe protège ses producteurs en difficulté, pas ses consommateurs. »
Et puis, il y a l’arme économique. Les quotas d’importation, les taxes douanières déguisées, les normes techniques qui changent tous les six mois… Tout est fait pour compliquer la vie des exportateurs marocains. Sans jamais le dire clairement. « Ils savent qu’on dépend d’eux », ajoute l’avocat. « Alors ils serrent, mais sans jamais avouer qu’ils serrent. »
Rabbat se prépare à la guerre commerciale
Du côté de Rabat, on ne compte pas se laisser faire. Le gouvernement marocain a déjà annoncé un plan d’urgence : 500 millions d’euros seront injectés dans la modernisation des serres et des entrepôts frigorifiques. Objectif : réduire les pertes post-récolte et répondre aux nouvelles exigences européennes. « On va devenir encore plus compétitifs », assure un haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture. « Si l’Europe veut des normes, on lui donnera des normes. »
Mais derrière les discours, la réalité est plus nuancée. Parce que le Maroc n’a pas les moyens de jouer dans la même cour que l’Europe. Ses producteurs sont souvent des petits exploitants, peu organisés, dépendants des coopératives. Les investissements dans la R&D ? Limités. Les lobbies puissants ? Inexistants à Bruxelles. « On est dans une guerre asymétrique », reconnaît un économiste agricole. « L’Europe a les règles. Nous, on a les fraises. »
Et puis, il y a le facteur temps. Une réforme européenne, ça prend des années à se mettre en place. Mais une crise commerciale, ça peut éclater en quelques mois. Déjà, certains exportateurs marocains commencent à diversifier leurs débouchés. Vers l’Afrique subsaharienne, où la demande explose. Vers les États-Unis, où les barrières sont moins élevées. « L’Europe nous prend pour acquis », lance un exportateur de tomates. « Mais si elle nous ferme la porte, on ira voir ailleurs. »
Ce que Bruxelles ne veut pas voir
Ce que les Européens ne disent pas, c’est que cette stratégie a un coût. Pour eux. Parce que si le Maroc se tourne vers d’autres marchés, c’est aussi l’Europe qui perd. Ses consommateurs paieront plus cher leurs fraises. Ses producteurs devront faire face à une concurrence accrue sur leur propre marché. Et ses politiques devront justifier des aides massives pour sauver une agriculture déjà fragilisée.
Pourtant, personne à Bruxelles ne semble prêt à faire un pas en arrière. « C’est une question de souveraineté alimentaire », justifie un fonctionnaire européen sous couvert d’anonymat. « On ne peut pas laisser des pays tiers inonder notre marché avec des produits souvent moins chers, mais aussi moins contrôlés. »
Sauf que la souveraineté alimentaire européenne, ça se paie. Et ça se paie cher. Parce que si le Maroc se retire, ce ne sont pas seulement les agrumes qui seront touchés. C’est toute une chaîne d’approvisionnement qui s’effondrera. Les transporteurs, les grossistes, les supermarchés… Tout le monde y perd. Sauf les producteurs européens, bien sûr. Qui, eux, auront gagné du temps. Jusqu’à ce que le Maroc trouve d’autres clients.
La vraie question : qui va céder le premier ?
Le Maroc bluffe-t-il ? Ou a-t-il vraiment les moyens de se passer de l’Europe ? Personne ne sait. Ce qui est sûr, c’est que Bruxelles ne lâchera rien. Les règles sont là. Et elles ne changeront pas pour faire plaisir à Rabat.
Reste une certitude : cette guerre commerciale ne fera pas que des perdants. Elle fera aussi des gagnants. Ceux qui sauront s’adapter. Ceux qui auront anticipé. Et ceux qui, comme d’habitude, profiteront des failles du système.
Le Maroc mise sur une offensive. L’Europe, elle, mise sur l’usure. Qui gagnera ? Personne ne le sait encore. Mais une chose est sûre : ce ne seront pas les consommateurs européens qui trinqueront le moins.