Le Maroc relance une guerre des oignons qui n'en finit pas

Deux mois après avoir rouvert ses frontières aux exportations d’oignons, Rabat menace de les refermer à nouveau. Derrière ce va-et-vient, une stratégie qui étouffe les producteurs locaux et joue avec les marchés africains. Voici pourquoi ça ne va pas s’arrêter là.

Publié le 13 septembre 2026 à 22:02
Le Maroc relance une guerre des oignons qui n'en finit pas

Le 15 mai dernier, le Maroc levait enfin l’interdiction sur ses exportations d’oignons vers l’Afrique. Deux mois plus tard, le gouvernement marocain envisage de tout bloquer à nouveau. Pas pour une crise sanitaire cette fois, ni pour une mauvaise récolte. Non. Juste parce que les prix au kilo s’effondrent sur les marchés africains, et que Rabat préfère encore une fois jouer les gendarmes plutôt que de laisser les producteurs locaux se débrouiller. C’est ça, la logique : étouffer la concurrence, même si ça signifie saboter ses propres agriculteurs en chemin.

Pourquoi Rabat recommence Ă  tout bloquer ?

Les chiffres parlent. En 2023, le Maroc a exporté plus de 1,2 million de tonnes d’oignons vers l’Afrique subsaharienne, selon les données de l’Office des Changes marocain. Un record. Mais aujourd’hui, le prix de l’oignon rouge marocain s’est effondré sur les marchés nigérians, sénégalais et ivoiriens : -40 % en trois mois, selon les courtiers de Casablanca. Résultat ? Les producteurs locaux, eux, ne vendent plus à perte. Alors Rabat menace de refermer les vannes.

Problème : cette stratégie, le Maroc la sort du placard depuis des années. En 2018, il avait déjà bloqué les exportations pendant six mois. En 2020, pendant la pandémie. Et en 2022, encore. À chaque fois, c’est la même rengaine : « On protège nos agriculteurs. » Sauf que cette fois, les agriculteurs marocains ne sont pas les grands gagnants. Ils sont les dindons de la farce.

Prenez le cas de Mohamed El Mansour, un producteur de la région de Meknès. En 2022, il vendait ses oignons 1,80 € le kilo à l’export. Aujourd’hui, avec le blocage partiel, il est retombé à 0,90 €. « On nous dit de produire plus, mais à quel prix ? » lance-t-il. Le Maroc exporte 80 % de sa production d’oignons. Si les frontières se ferment, les stocks vont s’accumuler, et les prix vont s’effondrer sur le marché local. Bref, tout le monde perd.

L’Afrique paie toujours la note

Les pays africains, eux, n’ont pas le choix. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Nigeria : ces marchés dépendent à plus de 60 % des importations marocaines pour leurs besoins en oignons. Quand Rabat serre le robinet, c’est la crise. En 2022, le Nigeria avait dû importer des oignons indiens à prix d’or pour combler le manque. Résultat : les prix ont explosé pour les consommateurs locaux, et les petits commerçants ont écopé.

Pourtant, le Maroc continue. Pourquoi ? Parce que les pays africains n’ont ni les moyens ni la volonté de se passer de lui. C’est une relation de dépendance pure. Et Rabat le sait. À chaque blocage, les Africains se précipitent pour renégocier des quotas. En 2023, le Maroc a imposé des contingents d’exportation : 50 000 tonnes pour le Sénégal, 30 000 pour la Côte d’Ivoire. Des chiffres dérisoires.

Le vrai problème, c’est que personne ne force le Maroc à diversifier. L’Algérie, son voisin, produit aussi des oignons. Mais depuis 2015, Rabat a fermé ses frontières à toute importation algérienne. Double standard ? Bien sûr. Mais personne ne bronche.

Ce que les régulateurs ne veulent pas voir

L’Union européenne, elle, regarde ailleurs. Pourtant, le Maroc est le premier fournisseur d’oignons de l’UE, devant l’Espagne. Si Rabat joue les durs avec l’Afrique, c’est aussi pour tester l’Europe.

Preuve : en 2021, quand le Maroc a menacé de bloquer ses exportations vers l’UE à cause des barrières douanières, Bruxelles a fini par céder. Résultat : les droits de douane sur les oignons marocains ont été réduits de moitié. Morale de l’histoire : quand le Maroc serre les poings, l’Europe plie. L’Afrique, elle, n’a pas ce luxe.

Alors, que faire ? Certains pays africains, comme le Sénégal, commencent à subventionner leurs propres producteurs pour réduire la dépendance. Mais c’est lent, coûteux, et peu efficace à court terme. D’autres, comme la Côte d’Ivoire, tentent de négocier des contrats à long terme avec des fournisseurs alternatifs (Turquie, Inde). Trop peu, trop tard.

Le vrai enjeu, c’est que le Maroc mise sur l’urgence. Quand les prix montent en Afrique, les gouvernements locaux cèdent sous la pression des consommateurs. Et Rabat en profite pour renégocier des prix de monopole.

La prochaine crise est déjà en route

Si le Maroc referme ses frontières, deux scénarios se dessinent.

  • ScĂ©nario 1 (le pire) : Les stocks s’accumulent au Maroc, les prix s’effondrent localement, et les producteurs marocains font faillite. RĂ©sultat : des milliers d’emplois en moins, et une crise sociale dans les rĂ©gions agricoles.

  • ScĂ©nario 2 (le plus probable) : Rabat maintain les blocages par Ă -coups, comme une valve qui se ferme et s’ouvre au grĂ© des prix. Les producteurs africains restent en otage, et les consommateurs paient le prix fort.

Dans les deux cas, le Maroc gagne.

Pourquoi ? Parce que personne ne veut d’une guerre ouverte. L’Afrique n’a pas les moyens de se passer des oignons marocains. L’Europe a trop besoin de son partenariat. Et les producteurs marocains ? Ils sont trop faibles pour s’organiser contre l’État.

Bref, la machine tourne. Et elle va continuer Ă  broyer tout le monde.

Ce que personne ne dit

Il y a un détail qui saute aux yeux : le Maroc ne produit pas assez pour tout le monde. Ses sols sont épuisés, ses méthodes de culture intensives. Pourtant, Rabat continue à exporter comme si de rien n’était.

La vraie question, c’est : jusqu’à quand ?

Si les blocages se multiplient, les pays africains finiront par se tourner vers d’autres fournisseurs. L’Inde, la Turquie, même l’Égypte commencent à proposer des alternatives. Mais ça prendra des années.

D’ici là, le Maroc aura tout perdu. Sa crédibilité, ses marchés, et peut-être même sa capacité à exporter un jour.

Parce qu’une chose est sûre : quand on joue avec le feu pendant trop longtemps, on finit par se brûler.

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R Galaxie Rédaction

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