Le Maroc étouffe sous ses dettes, et les banques ferment les yeux
Imaginez un client qui signe un prêt pour son entreprise en 2023. Trois ans plus tard, il ne paie plus. La banque, elle, continue de comptabiliser ce prêt comme un actif sain. Jusqu’à ce que Bank Al-Maghrib publie ses chiffres : +3,1% de créances en souffrance en juillet 2026, un ratio stable à 8,1% de l’encours total du crédit. Stable ? Non. C’est du statu quo dans le naufrage.
Pourquoi personne ne bronche ? Parce que ces 8,1%, c’est le prix à payer pour que le système ne s’effondre pas tout de suite. Les banques marocaines jouent avec le feu depuis des années. Elles prêtent sans toujours vérifier, espérant que la croissance ou une injection publique sauvera la mise. Spoiler : ça ne marche plus.
Les PME, boucs émissaires d’un système pourri
Prenez Attijariwafa Bank, première banque du pays. Elle a prêté des milliards à des PME en 2022, quand l’économie tournait encore. Aujourd’hui, une partie de ces dossiers pourrit dans les livres comptables. Pas parce que les entrepreneurs sont des escrocs. Mais parce que les banques ont sous-estimé les risques et que l’État n’a pas assaini le secteur à temps.
Le problème ? Les créances en souffrance ne sont pas toutes égales. Il y a celles qu’on peut récupérer avec un peu de pression, et celles qui sont mortes depuis longtemps. Bank Al-Maghrib ne distingue pas assez les deux. Résultat : les banques continuent de prêter comme si de rien n’était, en pariant sur une reprise qui ne vient pas.
Et les PME ? Elles étouffent. Elles paient des taux d’intérêt à 6-7% alors que leur trésorerie s’évapore. La Banque mondiale a calculé que 40% des PME marocaines avaient du mal à rembourser avant même la crise de 2024. Aujourd’hui, ce chiffre a dû doubler. Personne ne le dit ouvertement.
L’État, complice malgré lui
Le gouvernement marocain a un discours : « On soutient les entreprises, on relance l’économie. » En vrai, il fait semblant.
En 2025, le Fonds de Garantie des Crédits (FGC) a injecté 1,2 milliard de dirhams pour recapitaliser certaines banques. Une goutte d’eau. Pourquoi si peu ? Parce que l’État sait très bien que le vrai problème, ce n’est pas un manque de liquidités, c’est un manque de sérieux dans l’octroi des crédits.
Pire : les banques publiques, comme BMCE ou CIH, sont les pires. Elles prêtent à tour de bras à des projets douteux, souvent liés à des filières en déclin (textile, agroalimentaire low-cost). Elles savent que si ça foire, l’État viendra les sauver. C’est le « too big to fail » à la marocaine.
Et les régulateurs ? Ils ferment les yeux. Bank Al-Maghrib publie ses chiffres, mais sans analyse fine. 8,1% de ratio, c’est acceptable, disent-ils. Sauf que ce ratio cache une réalité : les créances douteuses pèsent bien plus lourd qu’on ne le croit.
Le vrai danger : quand les banques arrêtent de prêter
Attention au scénario catastrophe. Si les créances en souffrance continuent de monter, les banques vont ralentir les nouveaux crédits. Déjà, depuis 2025, le taux de croissance des prêts aux entreprises a chuté de 40%.
Pourquoi ? Parce que les banques ont peur de se faire avoir une deuxième fois. Si elles prêtent à tort et à travers, elles risquent de se retrouver avec des milliards de dettes pourries sur les bras. Leur réaction ? Se serrer la ceinture.
Résultat : les entreprises qui pourraient encore être sauvés étouffent. Pas assez de liquidités, pas assez de temps. Le Maroc s’enfonce dans une spirale où personne ne veut assumer ses erreurs.
Ce que personne ne veut voir venir
Il y a un détail qui cloche dans les chiffres de Bank Al-Maghrib : les créances en souffrance sur les ménages. Elles augmentent aussi, mais moins vite. Pourquoi ? Parce que les banques préfèrent se faire rembourser par les particuliers plutôt que par les entreprises.
Problème : les ménages marocains sont déjà à la limite. Le taux d’endettement des ménages a dépassé 85% de leurs revenus disponibles en 2025. Si les banques commencent à serrer aussi sur les crédits à la consommation, c’est la crise sociale qui arrive.
Et puis il y a l’immobilier. Les promoteurs ont empoché des milliards en 2022-2023, mais aujourd’hui, les acheteurs ne paient plus. Les banques détiennent des centaines de millions de dirhams de crédits immobiliers en souffrance. Personne n’en parle, mais c’est un temps bombé.
La solution ? Trop tard ?
Il faudrait un audit indépendant des créances bancaires, pas un rapport cosy signé par des régulateurs complaisants. Il faudrait que l’État impose aux banques de reconnaître leurs pertes au lieu de les étaler sur des décennies. Il faudrait que les actionnaires des banques publiques (c’est-à-dire les Marocains via l’État) assument les risques.
Mais personne ne veut toucher à ce système. Parce que ça signifierait admettre que les banques marocaines ont géré comme des amateurs, que les politiques économiques des dernières années étaient un fiasco, et que le pays paiera la note.
Alors on attend. On regarde les chiffres. Et on se dit que le pire reste à venir.
Parce que 8,1%, c’est le nouveau 5%.
La prochaine fois, ce sera 10%. Puis 12%. Et après ? Personne ne sait.
Mais une chose est sûre : ceux qui paieront, ce seront les emprunteurs. Toujours les emprunteurs.