Un mail qui change tout, signé Rabat en 2023
Le 15 mars 2023, une Française reçoit un courrier officiel. Pas une amende, pas une convocation. Juste deux arrêtés royaux, secs, datés du 10 janvier. En 4 pages, son nom disparaît de six parcelles agricoles, soit 608 hectares près de Marrakech. Plus de terres, plus de contrats. Juste un blanc. Elle n’est même pas prévenue avant la signature.
Pourtant, tout était en règle. Contrats signés, taxes payées, investissements à la clé. Mais au Maroc, les règles du foncier ne sont pas celles des manuels d’agriculture. Elles dépendent d’un mot : utilité nationale. Et quand l’État décide que vos terres servent mieux à autre chose, il les reprend. Sans négociation, sans appel. Juste un coup de crayon sur du papier à en-tête royal.
Ce n’est pas la première fois. Mais cette fois, c’est la première fois que ça fait du bruit.
608 hectares, et après ?
Les chiffres, ça parle. 608 hectares, c’est l’équivalent de 850 terrains de football. Assez pour nourrir 3 000 personnes, si on plante des céréales. Assez pour faire fortune, si on mise sur l’export. Assez pour se faire des ennemis, si on se plante.
Cette Française n’est pas une inconnue. Elle a investi des millions dans des projets agricoles près de Marrakech, avec des contrats signés devant notaire. Des terres louées pour 25 ans, renouvelables. Des promesses. Sauf que les promesses, au Maroc, ça se négocie avec le ministère de l’Agriculture. Et quand le ministère change d’avis, les contrats aussi.
Pourquoi elle ? La réponse officielle : ses terres étaient « sous-exploitées ». Traduction : elle n’a pas produit assez, assez vite, ou pas ce qu’on lui demandait. Peu importe. L’État a besoin de ces terres. Pour des projets « stratégiques », disent les arrêtés. Pour des coopératives locales, peut-être. Ou pour revendre à un autre investisseur, plus docile.
Le problème, c’est que personne ne sait vraiment qui en profite. Les médias marocains en parlent à peine. Les autorités françaises ? Silence radio. Comme si ce genre d’histoire, ça n’arrivait qu’aux autres.
La loi du plus fort, version marocaine
Au Maroc, le foncier agricole est un casse-tête. Officiellement, la loi de 2015 interdit les expropriations sans compensation. Officieusement, quand l’État a envie d’une terre, il trouve toujours un moyen.
Prenez le cas de Laâyoune, dans le Sahara occidental. En 2018, des milliers d’hectares ont été redistribués à des coopératives… après avoir été confisqués à des propriétaires sahraouis. Même scénario : des contrats annulés du jour au lendemain, des familles sans terres, et des promesses de relogement qui ne viennent jamais.
Ou celui de l’agriculteur espagnol qui a perdu 2 000 hectares en 2020, près d’Agadir. Même motif : « manque d’utilité économique ». Même résultat : des avocats qui courent après des papiers, et une justice qui traîne.
Le Maroc n’est pas un pays où l’on possède vraiment ses terres. On les détient, le temps que l’État décide autre chose. Et quand il décide, il ne négocie pas. Il signe un arrêté. Et hop.
La France regarde ailleurs
Cette Française a porté plainte. En France. Parce qu’ici, les contrats, ça se respecte. Sauf que la justice française, face à un État étranger, a les mains liées. Elle peut condamner le Maroc pour violation des droits de propriété… mais elle ne peut pas faire annuler un arrêté royal.
Résultat : elle se retrouve avec des factures, des avocats, et une terre qui n’est plus à elle. Pendant ce temps, le Maroc continue. En 2022, selon la Banque Mondiale, près de 1,2 million d’hectares ont changé de mains dans le pays, souvent sous la pression de l’État.
La France, elle, a des accords avec Rabat. Des accords économiques, des accords sur la pêche, des accords sur l’immigration. Mais pas un mot sur les terres confisquées. Parce que parler de ça, ça fâche. Et les affaires, c’est sacré.
Ce que ça signifie pour les autres
Si vous êtes Français, Belge, Espagnol, et que vous avez des terres au Maroc, sachez une chose : votre contrat n’est pas un papier magique. C’est un morceau de papier qui peut disparaître du jour au lendemain.
Les investisseurs étrangers se font avoir régulièrement. Pas parce qu’ils sont naïfs, mais parce que les règles du jeu ne sont pas les mêmes. Ici, la propriété, ça se discute. Là -bas, ça se décide.
Et le pire ? Personne ne vous préviendra. Vous saurez juste en ouvrant votre boîte mail, comme cette Française en mars 2023.
Alors avant d’investir, posez-vous la question : qui contrôle vraiment ces terres ? Pas vous. Pas le notaire. L’État. Et quand l’État a besoin d’elles, il les prend.
La vraie question n’est pas « Pourquoi elle ? » mais « Pourquoi personne ne dit rien ? »
Cette histoire, vous ne la verrez pas dans les journaux. Pas parce qu’elle est isolée, mais parce qu’elle est banale. Au Maroc, les terres se reprennent. Les contrats se réécrivent. Et les investisseurs étrangers apprennent à vivre avec.
Sauf que cette fois, c’est une Française qui a osé parler. Et si d’autres suivent ?
Parce que le vrai problème, ce n’est pas cette femme. C’est que personne ne se bat pour elle. Pas ses gouvernements, pas ses associés, pas même ses voisins. Comme si, au fond, on savait tous que ça pouvait arriver.
Et c’est ça, le plus triste.