L’Europe a besoin de Carney, mais pas de ses conditions
Le Canada et l’UE échangent plus de 80 milliards de dollars par an en biens et services (source : Eurostat, 2023). Assez pour que les lobbies européens à Bruxelles surveillent chaque mot de Carney, surtout quand il parle de « résilience financière ». Sauf que résilience, pour lui, ça veut dire deux choses : d’abord, ne pas dépendre des États-Unis comme un enfant dépend de sa mère porteuse. Ensuite, faire croire à l’Europe qu’elle peut se passer de Washington sans se retrouver seule face à la Chine.
Pourtant, quand Carney évoque les « risques systémiques » liés à la dette américaine, les salles de marché européennes retiennent leur souffle. Pas par conviction, mais parce qu’Ottawa a les clés de leur accès aux capitaux nord-américains. Le Canada contrôle 40 % des flux d’investissement directs entre l’UE et les États-Unis (Banque des Règlements Internationaux, 2022). Traduction : si Trump décide de taxer les importations européennes à 25 %, c’est Ottawa qui peut décider de serrer ou desserrer le robinet.
L’Europe, elle, joue les intéressées. Elle a besoin de Carney pour deux raisons :
- 1. Son expertise. Quand il était à la Banque d’Angleterre, il a supervisé la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Personne ne connaît mieux les failles des accords commerciaux que lui.
- 2. Son réseau. Entre ses anciens collègues à la Fed et ses contacts à la BCE, il est le seul à pouvoir organiser des dîners où les régulateurs américains et européens se parlent sans se menacer.
Sauf que l’Europe n’a pas les moyens de ses ambitions. Quand Carney parle de « partenariat asymétrique », elle entend : « On vous donne des avantages, mais on ne vous laisse pas entrer dans le club. » Lui, il entend : « On vous donne des avantages pour que vous nous laissiez jouer les arbitres. »
Le problème ? Personne ne veut avouer qui tire les marrons du feu.
Le Canada mise sur l’ambiguïté, et ça marche (trop bien)
En 2016, le Canada a signé un accord de libre-échange avec l’UE (l’AECG). Sur le papier, c’est une victoire : suppression des droits de douane sur 98 % des produits, protection des indications géographiques (comme le Roquefort ou le Prosciutto di Parma). En réalité, c’est un leurre.
Pourquoi ? Parce que l’accord est déséquilibré à l’extrême. L’UE a ouvert son marché aux produits agricoles canadiens (sirop d’érable, bœuf, porc) sans obtenir en retour un accès réel aux subventions agricoles européennes, protégées comme la Sainte-Trinité. Résultat : les producteurs européens, déjà en difficulté, se retrouvent en concurrence avec des produits subventionnés par Ottawa.
Pire : l’accord ne couvre que 20 % du commerce total entre les deux zones. Le reste dépend des bonnes volontés de Trump ou de Biden. Si demain Washington décide de taxer les voitures européennes (comme il l’a fait en 2018), l’UE n’aura aucun levier pour riposter, sauf à passer par Ottawa. Et Ottawa, bien sûr, facturera le service.
Carney le sait. D’où son discours à Francfort : « Nous ne sommes pas membres, mais nous sommes indispensables. » Traduction : « Vous avez besoin de nous pour négocier avec les États-Unis, mais vous n’osez pas nous dire non, parce que sans nous, vos entreprises crèvent. »
L’Europe paie cher sa dépendance.
L’avertissement à Trump passe mal en Europe
Quand Carney parle de « risques géopolitiques » liés à l’administration Trump, les médias européens retiennent surtout une phrase : « Les États-Unis ne sont plus un partenaire fiable. » Sauf que personne ne dit que le Canada non plus.
Prenez le dossier de l’énergie. Le Canada exporte du gaz naturel liquéfié vers l’Europe pour contourner le gaz russe. Problème : les contrats sont signés en dollars canadiens, avec des clauses qui permettent à Ottawa de réviser les prix à la hausse en cas de crise. En 2022, pendant la guerre en Ukraine, les prix du GNL ont explosé. Qui a profité de la situation ? Les compagnies pétrolières canadiennes (Suncor, TC Energy), bien sûr. L’Europe, elle, a dû payer 30 % plus cher son gaz.
Pourtant, quand Carney critique Trump, il oublie de mentionner que son propre gouvernement a bloqué des projets d’exportation de gaz vers l’Asie pour privilégier l’Europe. Pourquoi ? Parce que l’UE est prête à payer plus cher. Et que les lobbies canadiens préfèrent vendre 100 000 barils à 150 $ le baril à Bruxelles plutôt que 50 000 à 100 $ à Tokyo.
Morale de l’histoire : le Canada joue les arbitres, mais seulement quand ça arrange ses intérêts.
Bruxelles croit encore au « partenariat », mais pour combien de temps ?
En 2023, la Commission européenne a lancé une révision de l’AECG. Objectif officiel : « Renforcer la réciprocité. » Traduction : « On veut que le Canada ouvre son marché à nos produits, comme on l’a fait pour les vôtres. » Sauf que personne à Bruxelles n’ose aborder le vrai sujet : l’asymétrie de pouvoir.
Pourquoi ? Parce que l’Europe a peur. Peur de provoquer Ottawa, qui pourrait alors se rapprocher encore plus des États-Unis. Peur de perdre l’accès aux capitaux canadiens, essentiels pour financer sa transition écologique. Peur, surtout, de se retrouver seule face à la Chine, si le Canada décide de jouer les équilibristes.
Carney le sait. D’où son sourire en coin à Francfort. Il n’a pas besoin de menacer. Il suffit qu’il laisse planer le doute : « Et si demain, on décidait de favoriser les États-Unis ? »
L’Europe, elle, fait semblant de ne pas entendre. Elle continue à parler de « partenariat stratégique », comme on parle d’un vieux copain qu’on sait infidèle, mais dont on a besoin pour les soirées.
Le vrai problème ? Personne ne sait si l’Europe est prête à payer le prix de la vérité.
Ce que ça change pour vous (et pour personne d’autre)
Si vous êtes un agriculteur français, vous allez continuer à voir des camions de bœuf canadien débarquer dans les ports, subventionnés par Ottawa, tandis que vos propres subventions seront gelées par Bruxelles.
Si vous êtes un industriel allemand, vous allez devoir négocier vos contrats avec des intermédiaires canadiens qui vous factureront cher l’accès au marché américain.
Si vous êtes un citoyen européen, vous allez payer plus cher votre gaz, votre viande et vos voitures, parce que personne n’ose dire à Ottawa : « Assez. »
Le pire ? Personne ne sait qui gagnera cette partie.
L’Europe croit encore que la diplomatie peut tout résoudre. Carney, lui, sait que la vraie négociation se fait dans les couloirs, entre un verre de whisky et une clause oubliée dans un contrat.
Et jusqu’à présent, c’est lui qui a toujours le dernier mot.