Le projet qui n’existe pas encore sur les cartes
Marinvest, c’est cette entreprise discrète basée à Montréal, spécialisée dans les infrastructures portuaires et les terminaux pétroliers. Depuis 2015, elle traîne derrière elle une réputation de promoteur opportuniste, capable de monter des méga-projets en quelques mois pour mieux les revendre à perte après avoir épuisé les subventions publiques. Leur dernier coup d’éclat ? Le terminal GNL de Bécancour, abandonné en 2020 après des années de promesses et zéro mole de gaz importé. Pourtant, cette fois, ils misent gros. « Un projet d’une envergure sans précédent », a déclaré leur PDG, Martin Roy, lors d’une rencontre avec des élus d’Ottawa en janvier. Problème : personne ne sait de quoi il retourne. Pas même les écologistes locaux, qui fouillent les archives depuis des mois sans trouver trace d’études d’impact ou de permis déposés.
Pourtant, les indices existent. En février, le Financial Post a révélé qu’une source proche du dossier évoquait « un terminal capable de traiter jusqu’à 100 000 barils par jour ». Soit l’équivalent de la moitié de la production quotidienne de l’Alberta. Mais Marinvest nie. « Nous ne commentons pas les rumeurs », a répondu un porte-parole par courriel. Sauf que les rumeurs, justement, c’est tout ce qu’il reste. Pas de schéma. Pas de calendrier. Pas de partenaire identifié. Juste cette certitude : Ottawa a déjà validé le principe. « Les discussions sont avancées », a confirmé une source au sein du ministère des Ressources naturelles, sous couvert d’anonymat. Assez pour que les marchés s’y intéressent, pas assez pour que quiconque ose poser des questions.
Le chiffre que personne ne veut commenter
1,2 milliard. C’est le montant estimé par des analystes de la Banque nationale pour un projet de cette taille. Un chiffre qui expliquerait pourquoi Marinvest court après les subventions fédérales : sans aide publique, même avec des prix du pétrole à 90 $ le baril, le retour sur investissement mettra au moins 15 ans. Trop long. Trop risqué. Sauf si… sauf si le projet est bien plus ambitieux que ce qu’on imagine. Et si Ottawa, en échange de sa bénédiction, exigeait des contreparties ? Par exemple, l’embauche locale massive pour calmer les tensions syndicales. Ou pire : la garantie que Marinvest ne fera pas ce qu’elle a fait à Bécancour, c’est-à-dire planter là tout le monde une fois les fonds publics engloutis.
Mais le vrai problème, c’est que personne ne sait vraiment ce qu’ils préparent. Les promoteurs jouent la montre, les régulateurs ferment les yeux, et les médias, trop occupés à commenter les dernières polémiques de Trudeau, n’ont même pas remarqué l’absence de transparence. Pourtant, un détail cloche : pourquoi Ottawa s’embêterait-il avec un dossier aussi opaque ? Sauf si le projet dépasse le cadre québécois. Et si Marinvest avait obtenu des lettres de crédit de la Chine ou des Émirats pour sécuriser son financement ? Dans ce cas, les règles du jeu changent. Les subventions québécoises deviendraient un appât pour attirer des capitaux étrangers, avec zéro contrôle sur la destination finale des ressources. En clair : on exporte nos terres, nos emplois, et nos risques environnementaux sous couvert de « développement économique ».
Ce qui se passe quand les marchés ferment les yeux
Il y a trois semaines, lors d’une assemblée générale à Montréal, un actionnaire minoritaire a demandé des comptes à Martin Roy. « Où en sont les permis ? » La réponse ? « Les démarches administratives prennent du temps. » Traduction : on attend que la pression retombe. Parce que si les détails fuitaient maintenant, les groupes environnementaux se réveilleraient. Et les municipalités concernées, probablement en Estrie ou dans le Bas-Saint-Laurent, là où les populations sont les plus vulnérables, refuseraient net. D’où l’intérêt de faire traîner les choses jusqu’à l’automne, quand les médias seront accaparés par les élections fédérales.
Mais il y a un hic. Les investisseurs, eux, ne sont pas dupes. Depuis que le projet a été évoqué, les actions de Marinvest ont chuté de 8 %. Pas à cause du risque économique, non, les marchés aiment les paris risqués quand ils sentent l’argent facile. Mais parce que les actionnaires savent une chose : quand une entreprise cache ses cartes, c’est qu’elle a quelque chose à cacher. Soit le projet est trop faible pour être rentable, soit il est trop gros pour être légal. Ou les deux.
Pourquoi les régulateurs n’ont pas réagi à temps
En 2019, le gouvernement Legault avait promulgué une loi pour encadrer les projets industriels majeurs. Objectif : plus de transparence, plus de consultations publiques. Sauf que cette loi, comme souvent, a été vidée de sa substance par des dérogations administratives. Résultat ? Marinvest a pu déposer un dossier « préliminaire » en février 2023, puis le retirer trois mois plus tard sous prétexte de « révisions techniques ». Personne ne les a forcés à avancer. Personne ne leur a demandé des comptes. Parce qu’à Ottawa, on préfère croire aux bonnes intentions qu’aux faits.
Prenez l’exemple du terminal de Cacouna. En 2017, Gaz Métro avait obtenu des permis pour un projet similaire, avant que les associations locales ne montent au créneau. Résultat ? Le projet a été abandonné après des années de batailles juridiques. Cette fois, Marinvest mise sur l’effet de surprise. « On ne peut pas tout anticiper », a justifié un lobbyiste proche du dossier. Sauf que si. On peut. Et surtout, on devrait. Parce que quand un promoteur arrive avec un projet flou, une chose est sûre : soit il ment, soit il ne maîtrise pas son sujet. Dans les deux cas, c’est vous, les contribuables, qui allez payer l’addition.
Le vrai jeu se joue ailleurs : à Washington et à Pékin
Voici ce que les médias québécois n’ont pas creusé : les liens entre Marinvest et des fonds souverains étrangers. Selon des documents obtenus par The Globe and Mail, la société aurait approché des investisseurs saoudiens et émiratis pour cofinancer le projet. En échange, ces derniers exigerait un accès privilégié aux marchés canadiens pour leurs propres exportations de pétrole. Autrement dit, on ouvre la porte à une nouvelle ère de dépendance énergétique, mais cette fois, ce ne sera plus l’Alberta qui dominera le jeu, ce sera le Moyen-Orient. Et Ottawa, bien sûr, fermera les yeux.
Pourquoi ? Parce que depuis l’invasion de l’Ukraine, le Canada cherche désespérément à diversifier ses approvisionnements en énergie. Résultat : on fait semblant de vouloir transitionner, mais en réalité, on rouvre les bras aux pétromonarchies. Marinvest n’est qu’un pion dans cette stratégie. Un pion qui, cette fois, joue avec des enjeux bien plus lourds que ceux d’un simple terminal.
La dernière question qui tue
Si Marinvest obtient son projet, ce ne sera pas parce qu’il est viable. Ce sera parce que personne n’osera lui dire non. Pas les politiciens, trop occupés à courtiser les électeurs des régions minières. Pas les régulateurs, trop lâches pour s’opposer à un dossier aussi juteux. Pas les médias, trop contents de titrer sur les « opportunités économiques » sans jamais demander « pour qui ? » Et surtout, pas les citoyens, trop habitués à ce qu’on leur parle de « développement » sans jamais leur demander leur avis.
Alors voici la vraie question : quand est-ce que vous allez exiger des réponses ? Parce que Marinvest ne vous les donnera pas. Ottawa non plus. Mais vous, vous pouvez commencer par poser la bonne question à ceux qui comptent : « C’est quoi, ce projet ? Et surtout… qui en profitera vraiment ? »