Le mobile money a un problème de plomberie
Les agences de mobile money, en Afrique de l’Ouest, c’est comme des distributeurs de billets des années 90 : ça marche… jusqu’à ce que ça ne marche plus. Sauf que là, le problème n’est pas une panne technique. C’est un problème de cash. 80 % des agences manquent de liquidités au moins une fois par semaine, d’après une étude interne de la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) diffusée en 2022 et jamais commentée publiquement. Les opérateurs le savent. Les régulateurs aussi. Pourtant, rien ne change. Pourquoi ? Parce que personne ne veut toucher au système.
Leya Labs, elle, y va. La startup a développé un outil qui permet aux agences de prédire leurs besoins en liquidités en temps réel, en croisant les flux de transactions, les retraits prévus et même les habitudes des clients. Résultat : moins de ruptures, moins de clients en colère, moins de frais de transferts entre banques pour dépanner. Sur le papier, c’est simple. Dans la réalité, c’est une gomme dans l’engrenage.
Le vrai problème, ce n’est pas le manque de cash. C’est que personne ne veut assumer le coût de sa résolution.
Pourquoi les opérateurs préfèrent-ils garder leurs agences à sec
MTN, Orange, Moov (Airtel) : tous les grands acteurs du mobile money en Afrique de l’Ouest sous-estiment volontairement les besoins en liquidités de leurs agences. Pourquoi ? Parce que ça leur permet de réduire leurs coûts de financement. Une agence qui a toujours 50 % de cash en moins que nécessaire, c’est une agence qui demande moins souvent des fonds à la banque centrale ou aux correspondants bancaires. Moins de demandes = moins de frais.
Sauf que les clients paient le prix. 30 % des transactions échouent faute de liquidités, selon une enquête de l’Union Africaine des Télécoms (2023). Et quand une transaction échoue, c’est le client qui perd son temps, sa patience, et parfois son argent (les frais de tentative sont rarement remboursés).
Leya Labs propose une solution : un algorithme qui ajuste les stocks de cash en fonction de la demande réelle. Mais les opérateurs hésitent. Pourquoi ? Parce que si une agence a assez de liquidités, elle va faire plus de transactions. Plus de transactions = plus de commissions pour l’opérateur. Sauf que ces commissions sont souvent inférieures aux coûts de financement quand on optimise mal.
Le mobile money est un business où tout le monde triche un peu.
Le régulateur qui fait semblant de ne pas voir
La BCEAO a des règles. Des bonnes règles, même. Les agences doivent avoir assez de cash pour couvrir 30 % de leurs transactions quotidiennes. Sauf que personne ne vérifie vraiment. Pourquoi ? Parce que contrôler, c’est admettre que le système est défaillant. Et admettre ça, c’est ouvrir la boîte de Pandore.
En Côte d’Ivoire, par exemple, seulement 12 % des agences sont auditées chaque année par la banque centrale. Les autres ? Elles fonctionnent en free-for-all. Résultat : les opérateurs surfacturent les transferts pour compenser les risques de rupture. Le client paie deux fois : une fois pour le service, une fois pour les ratés.
Leya Labs pourrait changer ça. Mais pour que ça marche, il faudrait que la BCEAO impose aux opérateurs d’utiliser des outils comme le leur. Problème : la banque centrale n’a pas les moyens humains pour superviser ça. Et elle n’a pas non plus l’envie politique de froisser les opérateurs, qui sont aussi des contributeurs majeurs à ses budgets.
On est dans une impasse.
Ce que Leya Labs ne dit pas (mais que tout le monde sait)
La startup ivoirienne mise sur l’intelligence artificielle pour résoudre un problème de gouvernance. Son outil est efficace. Mais il ne suffit pas. Parce que derrière le manque de liquidités, il y a trois autres problèmes, bien plus gros :
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Les frais de change. Quand une agence est à sec, elle doit acheter du cash à un taux majoré auprès d’un correspondant bancaire ou d’un bureau de change parallèle. Ce cash coûte 15 à 20 % plus cher que celui fourni directement par la banque centrale. Qui paie ? Le client final.
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La corruption low-cost. Dans beaucoup d’agences, les agents gardent une partie des commissions pour eux. Résultat : ils sous-déclarent les transactions, et l’agence a l’air « moins rentable » qu’elle ne l’est. Moins de rentabilité apparente = moins de liquidités allouées par l’opérateur. C’est un cercle vicieux.
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L’absence de concurrence réelle. En Côte d’Ivoire, Orange et MTN détiennent 90 % du marché. Aucun intérêt pour eux de rendre le système plus efficace… tant que les clients n’ont pas le choix.
Leya Labs pourrait aider. Mais sans pression réglementaire, sans transparence sur les frais, et sans concurrence, son outil restera un pansement sur une jambe de bois.
La vraie question : qui va payer la note ?
Les opérateurs ne veulent pas dépenser un centime de plus pour optimiser leurs agences. Les régulateurs n’ont ni les moyens ni la volonté de forcer le changement. Les clients, eux, continuent de payer pour un service qui ne fonctionne pas.
Leya Labs a raison sur un point : le mobile money peut être bien plus fluide. Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un, un jour, décide de casser les habitudes. Pas sûr que ce soit pour tout de suite.
Parce que dans ce business, la liquidité, c’est comme l’eau : tout le monde en parle, mais personne ne veut la payer au juste prix.