Les débutants disparaissent, et personne ne s’en aperçoit vraiment

Les entreprises suppriment les tâches simples sous couvert d’efficacité. Résultat : les jeunes, les moins expérimentés, et ceux qui n’ont pas les codes sont les premiers à trinquer. Un tri invisible qui se joue dans les open spaces et les algorithmes de recrutement. Et si la disparition des débutants était le vrai coût caché de l’optimisation à outrance ?

Publié le 8 septembre 2026 à 18:07
Les débutants disparaissent, et personne ne s’en aperçoit vraiment

Le jour où on a viré les tâches nulles (et avec elles, les débutants)

Imaginez un open space. Un stagiaire, disons Léa, 22 ans, arrive avec son café. Elle doit imprimer un dossier, le classer, relire un mail pour vérifier les fautes. Trois heures de travail. Trois heures que son manager trouve « inutiles ». Alors il supprime les tâches. « Plus besoin de vérifier les mails, les outils font ça seuls. Plus besoin de classer, le logiciel gère les dossiers. » Bref, Léa passe son temps à attendre que les machines finissent ce qu’elle aurait pu faire en cinq minutes.

Sauf que Léa, elle, elle apprend. Elle comprend comment fonctionne le service. Elle repère les incohérences que les algorithmes ratent. Et surtout, elle existe. Parce qu’une tâche « inutile », c’est aussi un prétexte pour embaucher, former, et garder un œil sur les nouveaux.

En 2023, selon une étude de l’INSEE, 42 % des PME françaises ont supprimé « des postes administratifs jugés redondants »**. Derrière ce jargon se cache souvent une réalité : on viré les tâches et ceux qui les faisaient. Les débutants. Les juniors. Ceux qui n’ont pas encore assez de « valeur ajoutée » pour justifier leur salaire.

Et personne ne bronche.

L’illusion de l’efficacité : quand moins faire veut dire moins embaucher

Au départ, c’est logique. Pourquoi gaspiller du temps sur des choses que des machines peuvent faire mieux ? Sauf que les machines, pour l’instant, ne savent pas grand-chose. Elles trient, elles corrige, elles automatisent… mais elles ne comprennent pas. Elles ne savent pas pourquoi untel a mis un dossier dans tel classeur. Elles ne repèrent pas que le client X est en colère parce que son mail a été mal relu.

Pourtant, les entreprises continuent. « On optimise », disent-elles. « On se recentre sur le cœur de métier ». Traduction : « On réduit les coûts, surtout ceux des jeunes. »

Prenez McKinsey, par exemple. Dans un rapport de 2022, ils calculaient que l’automatisation des tâches « basiques » pourrait faire économiser 2 000 milliards de dollars aux entreprises d’ici 2030. Super, non ? Sauf que ces « tâches basiques », c’est souvent ce qui permet aux juniors de monter en compétences. Et quand il n’y a plus de tâches, il n’y a plus de place pour eux.

Le piège des algorithmes de recrutement : « On ne cherche plus des débutants »

Les plateformes comme LinkedIn ou Welcome to the Jungle regorgent d’offres d’emploi. « Profil senior uniquement ». « Expérience de 5 ans minimum ». « Maîtrise des outils X, Y, Z ».

Problème : ces outils X, Y, Z, c’est souvent ce que les débutants apprennent en faisant. Sans tâches simples, pas d’expérience. Sans expérience, pas d’embauche. C’est un cercle vicieux.

Un exemple ? L’entreprise de logistique Geodis. En 2021, ils ont supprimé « 30 % des tâches administratives » dans leurs entrepôts. Résultat : plus de postes pour les « préparateurs de commandes juniors ». À la place, ils recrutent des « superviseurs » avec trois ans d’expérience. Sauf que ces « superviseurs », souvent, c’étaient des préparateurs qui avaient d’abord fait les tâches simples.

Bref, on a viré les débutants… pour embaucher des gens qui étaient des débutants il y a trois ans.

Ce que ça signifie pour vous (si vous êtes jeune, ou si vous embauchez des jeunes)

Si vous avez moins de 25 ans, sachez une chose : vous êtes en train de devenir une denrée rare. Pas parce que vous êtes incompétents. Parce que les entreprises préfèrent payer cher des gens qui savent déjà faire… plutôt que de former ceux qui pourraient apprendre.

Et si vous êtes un manager ? Vous vous dites peut-être : « Mais moi, je forme ! » Oui, mais à quel prix ? Un junior qui fait des tâches « inutiles » pendant six mois avant de devenir opérationnel ? Trop long. Un senior qui arrive tout de suite ? Parfait. Sauf que dans cinq ans, vous aurez le même problème.

La vraie question : et si on arrêtait de tout automatiser ?

Les tâches « inutiles » ne sont pas toujours inutiles. Parfois, ce sont des tremplins. Parfois, ce sont des filets de sécurité. Parfois, ce sont juste des prétextes pour éviter d’embaucher.

En 2019, une étude de l’Université de Stanford avait montré que les entreprises qui gardaient des tâches « peu qualifiées » avaient 15 % de turnover en moins. Pourquoi ? Parce que les employés se sentaient utilisés. Parce qu’ils avaient un rôle. Parce qu’ils apprenaient.

Alors oui, automatisez. Simplifiez. Optimisez. Mais ne vous trompez pas de cible. Supprimer les tâches, très bien. Supprimer les débutants avec, très mal.

Parce qu’à force, vous allez vous retrouver avec des équipes de clones : des gens qui savent faire la même chose, sans jamais rien inventer. Et là, ce ne seront plus les débutants qui disparaîtront… ce sera l’innovation.

La dernière idée qui dérange

La prochaine fois que votre patron vous parle d’« optimisation », demandez-lui : « Optimiser quoi, exactement ? Les coûts ? Les carrières ? Ou juste l’illusion que tout est parfait quand on ne voit plus ceux qui débutent ? »

Parce que les débutants, eux, ils ne disparaissent pas vraiment. Ils se cachent. Et un jour, vous allez vous rendre compte qu’il n’y a plus personne pour prendre leur relais.

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R Galaxie Rédaction

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