Le 15 août dernier, les 1 200 salariés de Leclanché ont reçu un mail. Pas un message de motivation, pas une annonce de bonus. Juste une notification : « Votre salaire du mois n’a pas pu être traité. Nous faisons tout pour régulariser la situation. » Signé : la direction. Depuis, plus rien. Les factures s’accumulent, les loyers aussi. À Yverdon, en Suisse, l’usine tourne au ralenti. Les machines tournent encore, mais à peine. Les lignes de production de batteries pour voitures électriques, ces fameuses batteries que tout le monde court après, sont à l’arrêt. Pas par manque de commandes. Par manque d’argent liquide. Leclanché, l’un des pionniers des batteries lithium-ion, est en train de couler. Et son principal actionnaire, un fonds américain basé à New York, ne lève même pas le petit doigt pour sauver le navire.
Un actionnaire qui a tout vu venir et n’a rien fait
Le fonds en question, c’est Brookfield Business Partners. Ils détiennent 51 % du capital de Leclanché depuis 2021, après avoir racheté la majorité des parts à un autre fonds, l’américain GIC. Brookfield, c’est un géant de la private equity, spécialisé dans les rachats d’entreprises en difficulté. Sauf que là, ce n’est pas une simple restructuration qu’ils gèrent. C’est un effondrement en direct.
Pourtant, les signes étaient là. Dès 2022, les résultats de Leclanché se dégradaient. Les prix des batteries s’effondraient sur le marché. La demande chinoise, autrefois insatiable, se tarissait. Les coûts de production explosaient. Leclanché perdait de l’argent à chaque batterie produite. Mais Brookfield n’a pas bougé. Pas un mot, pas une injection de cash. Juste des silence radio et des promesses creuses.
« Ils savaient très bien ce qui se passait », lance un ancien administrateur de l’entreprise, qui a préféré rester anonyme. « Brookfield a acheté Leclanché en sachant que le marché des batteries était en surcapacité. Leur stratégie ? Attendre que l’entreprise saigne pour la revendre à perte. » Un scénario classique dans le private equity : acheter bas, faire payer les salariés et les fournisseurs, puis revendre quand le marché se redresse. Sauf que cette fois, le marché ne se redresse pas. Et Leclanché, elle, s’enfonce.
Les salariés paient toujours, les actionnaires sirotent des cocktails
À Yverdon, les employés commencent à avoir faim. Certains ont déjà puisé dans leurs économies. D’autres ont contracté des crédits pour tenir. « On nous dit que c’est une question de semaines, pas de mois », raconte un technicien de production sous couvert d’anonymat. « Mais depuis août, ça fait cinq mois. Cinq mois sans salaire. Et Brookfield ? Ils sont où ? »
La réponse est simple : Brookfield est ailleurs. Très loin. À New York, dans leurs bureaux climatisés, où leurs dirigeants touchent des bonus même quand leurs filiales font faillite. Pendant ce temps, à Yverdon, les machines rouillent. Les contrats avec les clients sont rompus. Les fournisseurs de lithium et de cobalt, eux, ne font pas de cadeaux.
« Leclanché doit 50 millions de francs suisses à ses créanciers », révèle une source proche du dossier. « Et Brookfield refuse de mettre un sou sur la table. » Les banques ont déjà commencé à serrer la vis. La Confédération suisse, elle, regarde de loin. « C’est une affaire privée », a répondu le ministère de l’Économie quand on lui a demandé pourquoi personne n’intervenait. Sauf que quand 1 200 familles n’ont plus un sou en poche, c’est un problème public.
Le marché des batteries, un casino sans filet
Pour comprendre pourquoi Brookfield ne bouge pas, il faut regarder les chiffres. Le prix des batteries lithium-ion a chuté de 40 % en un an. En 2022, une batterie pour voiture électrique coûtait en moyenne 130 dollars par kilowattheure. Aujourd’hui, elle vaut 80 dollars. Les fabricants chinois, eux, vendent à 60 dollars.
Résultat ? Les usines européennes comme celle de Leclanché ne sont plus rentables. « Personne ne veut payer le prix fort pour des batteries européennes quand la Chine les propose à moitié prix », explique un analyste du secteur. « Brookfield le savait. Ils ont juste attendu que Leclanché coule pour racheter les actifs à prix d’aubaine. »
Sauf que cette fois, le calcul ne marche pas. Parce que le marché ne rebondit pas. Parce que la transition énergétique, annoncée comme un eldorado, ressemble de plus en plus à un mirage. Et parce que Brookfield, en laissant pourrir Leclanché, a peut-être tué son propre business.
Yverdon, ville fantôme ?
À Yverdon, on commence à parler de plan social. « On nous dit que ça pourrait toucher 30 % des effectifs », glisse un syndicaliste. « Mais avec qui on va construire les voitures électriques de demain si on ferme les usines suisses ? »
La question est rhétorique. Parce que la réponse, elle, est claire : personne ne s’en soucie. Les gouvernements parlent de souveraineté industrielle, mais quand il s’agit de mettre de l’argent sur la table, ils se défilent. Les actionnaires, eux, ne voient que le prochain dividende. Et les salariés ? Ils sont les derniers de la file d’attente.
« C’est une faillite annoncée », résume un ancien cadre de Leclanché. « Brookfield a joué avec le feu. Maintenant, c’est nous qui brûlons. »
La leçon (si tant est qu’il y en ait une)
Leclanché n’est pas un cas isolé. C’est le symbole d’un marché qui a été surévalué, surfinancé, et maintenant, sur sa fin. Les batteries, ces objets sacrés de la transition verte, ne valent plus rien. Et ceux qui en paient le prix, ce sont les ouvriers, pas les actionnaires.
À Yverdon, on attend toujours. On attend que Brookfield se réveille. On attend que les banques cèdent. On attend que quelqu’un, enfin, propose une solution. Mais le temps presse. Les machines s’arrêtent. Les salaires ne viendront pas. Et dans quelques semaines, peut-être, il n’y aura plus rien à sauver.
**La vraie question n’est pas : « Pourquoi Leclanché a-t-elle coulé ? » Mais : « Qui va payer l’addition ? »