Le Ghana a payé ses créanciers… mais pas ses dettes cachées
Ce 1er septembre 2026, le Ghana Cocoa Board (COCOBOD) a envoyé un mail à ses obligataires : « Mission accomplie. » Sur le papier, l’institution publique a honoré ses dettes pour l’année en cours, celles liées au programme d’échange de dette intérieure (DDEP). Un geste censé rassurer les investisseurs. Sauf que personne ne sait vraiment ce que ça couvre. Ni ce qui reste à payer.
Le DDEP, c’est le grand jeu du gouvernement ghanéen depuis 2021 : échanger des obligations pourries contre des nouvelles, avec des taux d’intérêt plus bas. Sauf que les obligations pourries, justement, c’était souvent celles du COCOBOD. Le Cocoa Board, qui gère 80% de la production de cacao du pays, s’est retrouvé au cœur d’un cirque financier où l’État jouait les prêteurs de dernier recours. Résultat : des dettes rééchelonnées, des créanciers calmés… et une opaque qui persiste.
Le problème ? Personne ne contrôle vraiment.
Le Cocoa Board joue les banquiers, mais les comptes sont dans le flou
En 2024, le COCOBOD a émis pour 1,2 milliard de cedis (environ 140 millions d’euros) d’obligations via le DDEP. Objectif : renflouer ses caisses après des années de prix bas du cacao et de coûts de production explosés. Sauf que ces obligations, censées être « sûres », reposent sur une promesse : « On vous rembourse avec les futures récoltes. » Problème : les futures récoltes, au Ghana, dépendent de la mousson, des prix mondiaux… et de la bonne volonté du gouvernement.
En 2023, le Ghana a importé 120 000 tonnes de cacao pour combler ses stocks. 120 000 tonnes. Alors que le pays est le deuxième exportateur mondial derrière la Côte d’Ivoire. Comment expliquer ce paradoxe ?
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D’abord, la corruption. En 2022, une enquête du Financial Times a révélé que des fonctionnaires du COCOBOD détournaient des fonds via des sociétés écrans. Les fermiers, eux, touchent souvent des paiements en retard. « On nous doit 6 mois de salaire », témoignait en 2025 un producteur de la région d’Asante Akim. Résultat : les paysans vendent leur cacao à des intermédiaires privés, qui le revendent au COCOBOD… à perte. Un cercle vicieux.
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Ensuite, la dette elle-même. Le DDEP, censé être un outil de sauvetage, est devenu un trou noir. En 2024, la Banque mondiale a estimé que 30% des obligations échangées dans le cadre du programme étaient déjà illiquides. Personne ne sait qui détient quoi. Personne ne vérifie si les nouveaux titres émis par le COCOBOD sont vraiment soutenables.
Et puis, il y a le marché obligataire ghanéen. Un petit monde où tout le monde se connaît. Les grandes banques locales, comme GCB Bank ou Ecobank, achètent massivement ces obligations parce qu’elles savent que l’État les soutiendra. Mais les petits investisseurs ? Ceux qui pourraient faire pression pour des comptes clairs ? Ils sont rares. Et ceux qui osent poser des questions se heurtent à un mur : « C’est une opération souveraine, ça ne vous regarde pas. »
Pourquoi le COCOBOD retourne sur le marché ? Parce qu’il n’a pas le choix
Le communiqué du 1er septembre 2026 sonne comme une victoire. « Nous avons honoré nos engagements, la confiance est rétablie. » Sauf que la confiance, justement, était déjà fragile. En réalité, le COCOBOD prépare son retour sur le marché obligataire national dès 2027. Pourquoi ? Parce qu’il n’a aucune marge de manœuvre.
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Les prix du cacao s’effondrent à nouveau. Depuis 2025, le cours du cacao sur le marché de Londres (ICE Futures) a chuté de 15%, sous la pression de la demande chinoise en berne et des récoltes record en Afrique de l’Ouest.
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Les coûts de production explosent. Le Ghana dépend à 70% de l’électricité pour le traitement du cacao. Or, les coupures de courant se multiplient depuis que le gouvernement a réduit les subventions en 2024. « On perd 20% de notre production à cause des pannes », explique Kwame Boateng, directeur d’une usine de Kumasi.
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L’État ne veut plus sauver le COCOBOD. Après avoir injecté 500 millions de cedis (47 millions d’euros) en 2023 pour éviter la faillite, Accra a ralenti les aides. Résultat : le COCOBOD doit se financer seul. D’où ce retour sur le marché obligataire.
Sauf que cette fois, les investisseurs vont regarder de plus près.
Le piège du « too big to fail »
Le COCOBOD est un monstre sacré. Trop gros pour faire faillite. Trop important pour l’économie ghanéenne. Résultat : les créanciers ferment les yeux. Mais jusqu’à quand ?
En 2024, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) a publié un rapport alarmant : « Les dettes des institutions publiques non souveraines en Afrique subsaharienne ont crû de 40% depuis 2020. » Le Ghana est en tête de liste. Et le COCOBOD, avec ses 1,8 milliard de cedis de dettes non consolidées, est l’un des plus gros risques.
Pourtant, personne ne veut en parler.
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Les médias locaux évitent le sujet. « Parler de la dette du COCOBOD, c’est parler de la dette de l’État. Et ça, c’est tabou. » (Un journaliste de The Chronicle, sous couvert d’anonymat.)
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Les agences de notation, comme Moody’s ou Fitch, classent le Ghana comme « stable », mais sans jamais mentionner spécifiquement le COCOBOD. Comme si le risque était invisible.
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Les fermiers, eux, savent. Mais ils n’ont pas les moyens de se battre. « On nous dit que le COCOBOD va bien, mais regardez nos champs : on plante moins, on vend moins, et on nous doit toujours plus. » (Ama Akufo-Addo, 52 ans, producteur dans la région de Brong-Ahafo.)
Ce qui se joue vraiment : une partie de poker financier
Le COCOBOD mise sur un pari : les investisseurs vont croire que cette fois, c’est différent. Que les obligations 2027 seront « sûres ». Que le Ghana va enfin stabiliser sa production de cacao. Que la Chine va continuer à acheter à prix d’or.
Sauf que :
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La Chine réduit ses importations. Depuis 2025, Pékin achète 12% de cacao en moins par an, privilégiant les produits locaux.
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Le climat pourrit. Les sécheresses s’aggravent. En 2026, la production ghanéenne a chuté de 8% à cause de la baisse des pluies. Les fermiers abandonnent.
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Les alternatives pullulent. Les marques comme Nestlé ou Mondelez se tournent vers le Vietnam ou l’Indonésie, où le cacao est moins cher et la main-d’œuvre plus docile.
Alors oui, le COCOBOD a payé ses créanciers en 2026. Mais ce qu’il prépare pour 2027, c’est une nouvelle dette. Et cette fois, personne ne pariera que tout ira bien.
La vraie question n’est pas : « Le COCOBOD va-t-il rembourser ? »
C’est : « Qui va payer quand ça ne marchera pas ? »
Parce que cette fois, les fermiers ne seront pas les seuls à trinquer.