Pourquoi personne ne veut de ces lampes en dehors du village ?
C’est la question qui revient systématiquement quand on parle de ce projet. Les lampes de Phu Vinh ne sont pas vendues dans les boutiques de Hanoï, encore moins exportées. Pourtant, elles ont tout pour plaire : un matériau local, une fabrication artisanale, une esthétique brute qui fait son effet. Alors pourquoi ce flop commercial ?
D’abord, parce que le marché du design vietnamien est saturé d’imitation. Les lampes en bois sculpté pullulent, mais elles viennent toutes de Chine ou de Thaïlande, produites en série, à bas prix. Les lampes de Phu Vinh, elles, coûtent deux à trois fois plus cher à fabriquer. Pas assez cher pour justifier leur rareté, pas assez bon marché pour concurrencer les importations. Résultat : elles restent cantonnées aux marchés locaux, où les touristes occasionnels les achètent pour 50 000 à 100 000 dongs (2 à 4 euros), un prix qui ne couvre même pas le coût réel du matériau.
Ensuite, il y a le problème de la logistique. Les troncs de papayer sont lourds, fragiles, et se conservent mal. Les transporter jusqu’à Hanoï ou à l’étranger demande un investissement que les artisans n’ont pas. Et puis, qui va les stocker ? Qui va les protéger de l’humidité ? À Phu Vinh, on les laisse sécher à l’air libre pendant des mois avant de les travailler. Une méthode qui marche pour un petit atelier, mais pas pour une production à grande échelle.
Enfin, il y a la question du style. Les lampes de Phu Vinh ne sont pas tendance. Elles ne correspondent pas aux attentes des designers vietnamiens, qui misent sur des lignes épurées, des finitions laquées, des formes géométriques. Ici, on a du brut, de l’imperfection, du bois qui craque. C’est beau, mais pas instagrammable. Et dans un pays où l’image prime sur le fond, ça compte.
Pourtant, ce projet tient toujours.
Parce que pour les artisans de Phu Vinh, il ne s’agit pas de vendre des lampes. Il s’agit de donner une seconde vie à un déchet. Chaque année, des centaines de troncs sont jetés après la récolte. En les transformant, on évite de gaspiller une ressource, et on crée un revenu complémentaire pour les familles du village. Pas de quoi vivre, mais assez pour payer l’école des enfants ou acheter des médicaments quand la saison des papayes est mauvaise.
C’est là que le vrai problème se pose. Ce projet n’est pas viable économiquement. Il ne le sera jamais, tant qu’il restera cantonné à une production artisanale, sans aide extérieure. Et c’est ça, le paradoxe : les lampes de Phu Vinh sont un symbole de résilience, mais aussi une preuve que l’artisanat local n’a aucune chance face à l’industrie.
L’État vietnamien ignore ces initiatives
On pourrait s’attendre à ce que les autorités locales soutiennent ce genre de projets. Après tout, le Vietnam mise depuis des années sur son made in Vietnam pour se différencier de la Chine. Sauf que, sur le terrain, rien ne change. Les subventions pour l’artisanat sont rares, les formations inexistantes, et les débouchés quasi-inexistants.
Prenez l’exemple des coopératives agricoles. Dans la région de Phu Nghia, elles se multiplient, mais aucune ne s’intéresse aux troncs de papayer. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas rentable. Parce que ce n’est pas moderne. Parce que ça ne correspond pas aux critères des investisseurs, qui privilégient les projets à haute valeur ajoutée, pas ceux qui recyclent des déchets.
Résultat : les artisans de Phu Vinh travaillent seuls, sans filet de sécurité. Si un client annule une commande, si une saison des papayes est mauvaise, ils sont perdus. Personne ne vient les aider. Personne ne leur demande des comptes non plus, d’ailleurs. Parce que ces lampes, si elles sont un succès symbolique, ne sont pas un enjeu politique.
Le vrai enjeu, c’est ailleurs.
Ce qui se joue à Phu Vinh, ce n’est pas seulement la survie d’un artisanat. C’est la question de savoir si le Vietnam peut concilier développement économique et préservation des savoir-faire locaux. Aujourd’hui, la réponse est non. Les politiques publiques favorisent les grandes usines et les exportations massives, pas les petites mains qui transforment des déchets en objets utiles.
Pourtant, ces initiatives existent. Partout dans le pays, des villages recyclent des matériaux oubliés : bambou, coquillages, feuilles de bananier. Mais elles restent marginales, invisibles, parce qu’elles ne rentrent pas dans les cases du made in Vietnam officiel.
Ce que les lampes de Phu Vinh disent de l’artisanat vietnamien
L’artisanat vietnamien est souvent présenté comme une alternative au fast fashion et à la production de masse. En réalité, il est lui-même pris dans cette logique. Les objets handmade les plus vendus au Vietnam sont soit des copies low-cost de produits occidentaux, soit des souvenirs pour touristes, fabriqués dans des ateliers précaires.
Les lampes de Phu Vinh ne rentrent dans aucune de ces catégories. Elles ne sont ni tendance, ni touristiques. Elles sont juste… utiles. Et c’est ça, le problème. Dans une économie où tout doit être optimisé, où tout doit avoir une valeur marchande immédiate, un objet qui ne sert qu’à éclairer une pièce et à rappeler qu’on peut donner une seconde chance à un déchet, ça ne passe pas.
Pourtant, elles résistent.
Parce que les artisans de Phu Vinh ne cherchent pas à plaire. Ils cherchent à survivre. Et tant que des villages comme le leur existeront, il y aura des gens pour transformer des troncs de papayer en lumière.
Le reste, c’est du bruit.
La vraie question n’est pas : « Comment vendre ces lampes ? »
C’est : « Pourquoi personne ne veut vraiment soutenir ces projets ? »
Parce que les lampes de Phu Vinh ne sont pas un produit. Ce sont un symptôme. Un symptôme d’un système qui privilégie le profit à court terme à la pérennité des savoir-faire. Un système où l’artisanat n’a de valeur que s’il peut être industrialisé, exporté, mis en vitrine.
À Phu Vinh, on ne fait pas ça. On fait autre chose. Et c’est peut-être pour ça qu’on ne parle jamais de ce village.
Parce que certaines choses ne se vendent pas. Certaines choses ne se monétisent pas.
Et c’est très bien comme ça.