L’autoroute 40 à Trois-Rivières, un piège à voitures qui ne bouge pas depuis 20 ans
Le 15 août dernier, à 17h30, l’autoroute 40 entre Bécancour et Trois-Rivières était un seul et long bouchon, étiré sur 12 kilomètres. Les capteurs du ministère des Transports enregistraient des vitesses moyennes de 10 km/h sur un axe conçu pour en rouler 100. Personne ne s’en étonne plus. C’est devenu la normale.
Pourtant, ce n’est pas une fatalité. En 2019, une étude du Centre interuniversitaire de recherche sur les réseaux d’entreprise, la logistique et le transport (CIRRELT) estimait que réorganiser les échangeurs entre les sorties 340 et 350, soit exactement la zone la plus engorgée aujourd’hui, pourrait réduire les temps de trajet de 25 %. Le rapport était clair, les solutions aussi. Mais rien. Pas même une étude complémentaire.
Le conseil municipal de Trois-Rivières vient de demander au ministère des Transports de se bouger. Enfin. Après des années à subir, ils ont posé un ultimatum : soit on analyse le problème, soit on assume l’échec. La réponse du gouvernement ? Un silence radio. Ou pire, des promesses en l’air.
Pourquoi personne ne veut toucher à l’autoroute 40 ?
L’autoroute 40 n’est pas une artère comme les autres. C’est la colonne vertébrale économique du Québec. Elle transporte 40 % du fret du pays, selon la Fédération des chambres de commerce du Québec. Des camions, des poids lourds, des livraisons just-in-time qui font tourner les usines de Bombardier à Saint-Lin, les entrepôts de Metro à Bécancour, les ports de Trois-Rivières.
Le problème ? Personne ne veut assumer les coûts politiques.
- Les élus locaux savent que toute modification de l’autoroute risque de bloquer temporairement le trafic. Et un bouchon, même programmé, c’est mauvais pour l’image. Surtout quand les camions de Purolator ou Canpar s’accumulent devant les entrepôts.
- Le ministère des Transports préfère les grands chantiers médiatiques, comme le pont Champlain ou le REM, où les retombées électorales sont immédiates. Une étude sur les échangeurs de Trois-Rivières ? Ça ne fait pas de jolies photos.
- Les riverains se plaignent des nuisances, mais quand on leur parle de réaménager les bretelles, ils sortent les cartes des années 1970 : « Avant, c’était mieux ! » Comme si le trafic avait toujours été fluide.
Le vrai blocage, c’est la peur. La peur de déplaire, la peur des retards, la peur des coûts. Alors on attend. On attend que les bouchons empirent. On attend que les usagers s’habituent. On attend que le problème se résolve tout seul.
Spoiler : ça ne marchera pas.
Ce que cache la congestion : l’échec d’une planification
En 2015, le gouvernement Couillard avait lancé un Plan d’action pour une mobilité durable. Objectif : réduire les embouteillages sur le réseau autoroutier. Résultat ? Zéro amélioration à Trois-Rivières.
Pourquoi ? Parce que les solutions évidentes coûtent cher, et que personne ne veut payer.
- Ajouter des voies ? Impossible sans exproprier des terrains, et les promoteurs immobiliers de la région ne veulent pas entendre parler de restrictions.
- Optimiser les feux tricolores ? Les municipalités se renvoient la balle, chacune accusant l’autre de mal synchroniser ses signaux.
- Développer les transports en commun ? À Trois-Rivières, le réseau de bus est un service public de seconde zone. Les lignes sont saturées, les horaires décalés, et personne ne prend les usagers au sérieux.
Le pire, c’est que les solutions existent.
En 2017, la ville de Sherbrooke a réaménagé son échangeur autoroutier en ajoutant des breloques (ces petites voies qui permettent de changer de direction sans bloquer le flux). Résultat ? -30 % de temps perdu aux heures de pointe. Personne n’en a parlé. Personne n’a voulu s’en inspirer.
À Trois-Rivières, on préfère jouer les autruches. « On va voir ça plus tard. » Sauf que plus tard, c’est maintenant. Et les bouchons, eux, ne disparaîtront pas.
Le piège des études qui ne mènent nulle part
Le conseil municipal a raison de demander une étude. Mais attention à ne pas tomber dans le piège classique des rapports commandés pour calmer les esprits.
En 2018, la Société des transports de la Mauricie (STM) avait commandé une analyse sur la congestion à Trois-Rivières. Le rapport est toujours classé « en cours ». Trois ans plus tard. Avec zéro recommandation appliquée.
Voici ce qui cloche dans le processus :
- On étudie sans deadline. Une étude, ça peut durer des années. Le temps que les politiciens changent, que les priorités bougent, que les budgets séchent.
- On consulte sans décider. Les comités citoyens, les réunions publiques, les avis d’experts… Tout ça sert à gagner du temps. Pas à agir.
- On attend que les usagers s’adaptent. « Faites plus de télétravail ! » « Prenez le bus ! » Comme si les livreurs de Amazon ou les employés de Cascades avaient le choix.
Le vrai problème, c’est l’absence de leadership. Qui prend la décision ? Qui assume les coûts ? Qui dit « On fait ça, et on s’en va » ? Personne.
Ce que les bouchons coûtent vraiment
On parle souvent des embouteillages en termes de temps perdu. « J’ai mis deux heures pour faire 30 kilomètres. » Mais le vrai coût, c’est économique.
Selon une étude de la Chambre de commerce de Trois-Rivières (2021), les retards sur l’autoroute 40 coûtent 12 millions de dollars par an en pertes de productivité.
- Les camions brûlent plus de carburant à l’arrêt. Schneider National, un géant du transport, a calculé que ses livraisons mettaient en moyenne 45 minutes de plus par trajet depuis 2019.
- Les PME locales paient des surcoûts logistiques. Aluminium Tréfilerie Inc., une usine de la région, a dû embaucher des chauffeurs supplémentaires pour compenser les retards.
- Les consommateurs finissent par payer la note. Quand les livraisons traînent, les prix montent. Ou alors, on se passe de certains produits.
Le plus ironique ? Une partie de ces millions part en taxes et péages. L’argent des usagers est gaspillé dans des bouchons évitables.
La vraie question : qui va enfin décider ?
Le conseil municipal a raison de pousser. Mais sans pression politique, rien ne bougera.
Il faudrait :
- Un ministre des Transports qui assume. Pas des promesses en campagne, mais des chantiers lancés. François Bonhomme a les moyens. Il lui manque peut-être la volonté.
- Une ville qui arrête de tergiverser. Trois-Rivières a les outils, les données, les experts. Il lui faut un plan B avant que la situation ne devienne ingérable.
- Des usagers qui refusent l’immobilisme. Plus de « c’est comme ça ». Plus de « on va voir ». Exiger des comptes, voter avec les pieds, faire pression.
Le pire scénario ? Que rien ne change. Que les bouchons empirent. Que les camions continuent à s’entasser. Que les usagers finissent par abandonner l’autoroute pour des routes secondaires… qui, elles aussi, finiront par saturer.
La dernière ligne droite
À Trois-Rivières, l’autoroute 40 n’est pas un problème de circulation. C’est un problème politique.
Soit on décide de dépenser l’argent nécessaire pour dénouer le nœud. Soit on accepte que la région reste prisonnière de son propre succès.
Le choix est simple. La volonté, moins.