Le problème n’est pas le manque d’argent. C’est le manque de courage politique.
À Lagos, les gratte-ciel poussent comme des champignons après la pluie. Les startups lèvent des fonds à tour de bras, les jeunes entrepreneurs enchaînent les levées de 5 à 10 millions de dollars en quelques mois. Pourtant, quand Tony Elumelu, le magnat nigérian des télécoms, lance un appel pour accélérer les investissements en Afrique de l’Ouest, on se demande pourquoi ça met autant de temps à arriver. La réponse ? Parce que personne ne veut vraiment que ça marche.
Elumelu a raison sur un point : l’Afrique de l’Ouest a les atouts. Un marché de 400 millions de consommateurs, des ressources naturelles à faire pâlir l’Arabie saoudite, et une classe moyenne qui grossit plus vite que partout ailleurs sur le continent. Selon la Banque mondiale, cette classe moyenne devrait représenter 34 % de la population d’ici 2030, contre 9 % aujourd’hui. Assez pour attirer les investisseurs, non ? Oui, mais à une condition : qu’on arrête de jouer les enfants gâtés.
Le vrai blocage ? Les régulateurs qui font semblant de ne pas voir.
Prenez le Nigeria, par exemple. Premier producteur de pétrole d’Afrique, mais incapable de transformer cette manne en infrastructures dignes de ce nom. Les ports s’effondrent, les routes sont des nids-de-poule, et les entreprises dépensent plus de temps à négocier des autorisations qu’à produire. Résultat ? Les investisseurs étrangers regardent ailleurs. La Côte d’Ivoire, elle, mise sur l’agroalimentaire, mais ses usines tournent à moitié vide parce que les douanes bloquent les importations de machines sous prétexte de « protéger l’emploi local ». Sauf que les usines locales ferment faute de compétitivité. C’est ça, le paradoxe.
Elumelu et sa Fondation Tony Elumelu (qui a déjà financé 10 000 entrepreneurs africains depuis 2015) savent une chose : sans infrastructures, sans stabilité juridique, et sans électricité fiable, même les meilleures idées crèvent avant d’avoir le temps de décoller. Pourtant, les gouvernements continuent de faire semblant. Ils signent des accords avec la Chine, la France, ou les États-Unis, mais une fois les contrats signés, les projets traînent. Pourquoi ? Parce que personne ne veut assumer les réformes qui fâchent : privatiser les ports, assainir les finances publiques, ou cesser de piller les entreprises publiques.
L’Afrique de l’Ouest a tout pour devenir une puissance. Sauf la volonté de changer.
Pourtant, il y a des signes qui ne trompent pas. Au Ghana, les énergies renouvelables explosent : le pays mise sur le solaire et l’éolien pour réduire sa dépendance au pétrole. Au Sénégal, les investissements dans les télécoms et la tech attirent les géants comme Google et Microsoft. Même au Niger, malgré la crise politique, les mines d’uranium rapportent des milliards. Le problème ? Ces succès restent des exceptions. La plupart des pays préfèrent jouer les victimes plutôt que de se remettre en question.
Elumelu a un argument massue : « L’Afrique ne manque pas d’opportunités, elle manque de leadership. » Traduction : sans dirigeants prêts à prendre des risques, à casser les vieux schémas, et à arrêter de courtiser les anciens colonisateurs comme si c’était encore 1960, l’Afrique de l’Ouest restera un continent de talents gaspillés.
Le piège des anciennes puissances.
La France, l’ex-puissance coloniale, continue de jouer les gendarmes économiques en Afrique de l’Ouest, comme si les pays de la zone franc étaient encore des protectorats. Résultat ? Les entreprises françaises raflent les marchés publics, les banques françaises contrôlent les devises, et les gouvernements locaux n’ont même pas le droit de dévaluer leur monnaie sans demander la permission à Paris. C’est ça, la réalité : l’Afrique de l’Ouest est encore prisonnière de son passé.
Pendant ce temps, la Chine investit massivement, mais sans contrepartie politique. Elle construit des autoroutes, des hôpitaux, et des centrales électriques, mais en échange de quoi ? Des matières premières et des droits d’exploitation. Pas de démocratie, pas de transparence, juste des contrats opaques signés entre potentats locaux et hommes d’affaires chinois. Est-ce que c’est mieux ? Non. Est-ce que c’est plus efficace ? Parfois, oui.
Ce que personne ne dit : l’Afrique de l’Ouest a peur de son propre succès.
Imaginez un instant que le Nigeria ou le Ghana deviennent des puissances économiques comparables à la Corée du Sud ou à Taïwan dans les années 1980. Ça changerait tout : les équilibres géopolitiques, les flux commerciaux, même les alliances militaires. Les anciennes puissances ne veulent pas de ça. Les élites locales non plus, parce que le pouvoir, une fois acquis, ne se lâche pas facilement.
Elumelu a raison de crier haut et fort : « Investissez en Afrique de l’Ouest, mais exigez des réformes. » Le problème, c’est que les investisseurs savent très bien que ces réformes ne viendront pas. Pas tant que les dirigeants préféreront vivre dans leurs villas climatisées plutôt que de moderniser leurs pays.
Le vrai défi ? Briser la routine.
Il y a une scène qui résume tout. À Abidjan, en 2022, j’ai vu une usine de transformation de cacao fermer ses portes parce que le gouvernement ivoirien avait décidé d’augmenter les taxes sur les importations de machines. Résultat ? Les propriétaires ont préféré déménager au Ghana, où les règles sont plus claires. Scène banale ? Non. Symptôme d’un système qui étouffe ses propres enfants.
L’Afrique de l’Ouest a les ressources, le marché, et l’énergie. Mais sans leadership fort, sans réformes radicales, et sans arrêt de cette danse macabre avec les anciennes puissances, elle restera un continent de potentialités jamais réalisées. Elumelu a raison : il faut accélérer. Mais pour que ça marche, il faut d’abord que les dirigeants africains arrêtent de jouer les figurants.
La question qui tue : et si personne ne voulait vraiment que ça change ?
Parce que voyez-vous, quand on regarde les chiffres, les promesses, et les belles déclarations… il y a un détail qui cloche. Personne ne veut vraiment que l’Afrique de l’Ouest décolle. Pas les anciens colonisateurs, pas les élites locales, et surtout pas les marchés financiers qui préfèrent spéculer sur les matières premières plutôt que d’investir dans des usines ou des villes.
Alors oui, Tony Elumelu a raison. Mais la vraie question, c’est : qui va oser lui donner tort ?