L’IA ne remplacera pas la moitié des fonctionnaires, mais c’est bien le problème

L’État promet des économies grâce à l’intelligence artificielle. Pourtant, automatiser des tâches ne suffit pas à rendre une administration plus efficace. Exemple après exemple, on voit que le vrai défi n’est pas technique, mais politique : qui a intérêt à ce que les choses changent ?

Publié le 3 septembre 2026 à 14:08
L’IA ne remplacera pas la moitié des fonctionnaires, mais c’est bien le problème

34 milliards d’euros. C’est ce que coûte la paperasse en France chaque année.

Pas les fonctionnaires. La paperasse. Les formulaires, les doublons, les validations en cascade. L’État dépense des fortunes pour faire tourner des processus conçus dans les années 70, quand un ordinateur occupait une pièce entière. Aujourd’hui, on a des algorithmes qui rédigent des contrats en trois secondes. Et pourtant, vous attendez toujours six mois pour un permis de construire.

L’IA peut-elle régler ça ? La réponse courte : non. Pas comme ça, en tout cas.

Ce que l’IA fait déjà, et pourquoi ça ne change rien

Prenez Pôle Emploi. Depuis 2021, ils utilisent un chatbot pour répondre aux questions des demandeurs d’emploi. Résultat ? Moins de mails, moins d’appels, moins de files d’attente. Sur le papier, c’est une victoire. Dans la réalité, les conseillers passent maintenant leur temps à corriger les réponses du bot. Parce que l’IA, aussi maligne soit-elle, ne comprend pas qu’un licenciement économique n’est pas un abandon de poste. Elle ne sait pas expliquer pourquoi untel a droit au RSA et pas untel. Bref, elle gagne du temps… pour en faire perdre ailleurs.

Autre exemple : la DGFiP. Ils ont automatisé le traitement des déclarations d’impôts simples. 80% des dossiers passent en mode « pilote automatique ». Super, sauf que les 20% restants, ceux qui ont des revenus complexes, des dons, des plus-values, bloquent toujours le système. Et comme personne n’a osé repenser le processus global, les agents se retrouvent à gérer des cas de plus en plus tordus, avec des outils conçus pour du basique. L’IA a juste déplacé le problème.

Le vrai blocage n’est pas technique, c’est humain

Jean-François Ouellet, professeur à HEC Montréal, le dit sans détour : « Automatiser une tâche inefficace, c’est juste rendre une inefficacité plus rapide. » Le problème, c’est que personne n’a envie de repenser les processus. Pourquoi ? Parce que ça implique de toucher aux territoires, aux budgets, aux ego.

Imaginez : vous supprimez un service parce que l’IA fait le boulot à sa place. Qui va accepter de perdre son équipe, son pouvoir, son poste ? Personne. Alors on fait semblant. On automatise à la marge, on communique sur des « gains de productivité », et on garde les mêmes lourdeurs. La SNCF a tenté le coup avec des algorithmes de maintenance prédictive. Résultat ? Les techniciens ont continué à faire leurs rondes manuelles, « au cas où ». Parce qu’un logiciel, aussi précis soit-il, ne peut pas signer une autorisation de travail. Et que personne n’a osé changer les règles.

L’État n’est pas une entreprise, et c’est bien pour ça que ça coince

Une boîte privée peut se permettre de virer 10% de ses effectifs si l’IA prend le relais. Elle le fait, point. L’État, lui, a des missions de service public. Vous voulez supprimer des postes à la préfecture ? Très bien, mais qui va gérer les demandes de titres de séjour ? Qui va contrôler les dossiers des allocataires CAF ? L’IA peut trier, classer, répondre à des questions simples. Mais elle ne peut pas décider, arbitrer, ou gérer l’imprévu.

Pire : l’État a une culture du contrôle. Tout doit être validé, signé, archivé. Un algorithme peut traiter 10 000 dossiers en une heure, mais si la loi exige qu’un humain les relise un par un, vous n’avez rien gagné. La Belgique a essayé d’automatiser les demandes de chômage. Résultat ? Les agents ont passé plus de temps à vérifier les décisions de l’IA qu’à traiter les dossiers eux-mêmes. Parce que la machine, elle, ne peut pas être tenue responsable en cas d’erreur.

Ce qui manque : une vraie volonté politique

Personne ne veut le dire, mais le vrai frein, c’est le manque de courage. Repenser l’État, ça veut dire affronter les syndicats, les corporatismes, les habitudes. Ça veut dire accepter que certains métiers disparaissent, que d’autres évoluent. Ça veut dire former les agents, adapter les lois, simplifier les processus. Bref, ça veut dire gouverner.

Prenez l’Estonie. Là-bas, 99% des services publics sont accessibles en ligne. Pas parce qu’ils ont une IA surpuissante, mais parce qu’ils ont décidé, il y a vingt ans, de tout numériser. Pas à la marge. Pas en surface. Vraiment. Résultat ? Un État qui coûte moins cher, qui est plus efficace, et où les citoyens n’ont plus à faire la queue pendant des heures. En France, on préfère parler de « transformation numérique » sans jamais toucher aux fondamentaux.

Et si l’IA servait à autre chose ?

Plutôt que de chercher à remplacer les fonctionnaires, pourquoi ne pas utiliser l’IA pour ce qu’elle fait de mieux : analyser, anticiper, alerter ?

  • Détecter les fraudes : Les algorithmes repèrent les anomalies dans les déclarations fiscales bien mieux que les humains. Aux États-Unis, l’IRS a récupéré 1,4 milliard de dollars en 2023 grâce à l’IA.
  • Optimiser les budgets : La ville de Boston utilise des outils prédictifs pour savoir où investir dans les infrastructures. Résultat ? Moins de gaspillage, plus d’efficacité.
  • Personnaliser les services : Au Danemark, les allocataires de la CAF reçoivent des conseils sur mesure en fonction de leur situation. Pas de formulaire à remplir, pas de dossier à monter. Juste une réponse adaptée.

Le problème, c’est que ça demande une chose : de la transparence. Et ça, les États n’aiment pas. Parce que si l’IA révèle que tel service est inutile, que tel processus est obsolète, que tel budget est mal utilisé… il faut agir. Et ça, personne n’en a envie.

La vraie question : qui a peur de l’efficacité ?

L’IA ne fera pas maigrir l’État. Pas toute seule, en tout cas. Parce que le vrai défi n’est pas technique, mais politique. Tant qu’on automatisera des tâches sans toucher aux structures, aux règles, aux habitudes, on n’avancera pas. Pire : on dépensera des millions pour des outils qui ne servent à rien.

Le jour où un ministre osera dire : « On supprime ce service, on fusionne ces deux directions, on simplifie cette procédure », alors oui, l’IA pourra aider. En attendant, elle ne sera qu’un pansement sur une jambe de bois. Un gadget pour faire moderne, sans rien changer au fond.

Et ça, c’est le vrai scandale.

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R Galaxie Rédaction

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