120 entrepreneurs sénégalais ignorent si leur plan B fonctionne.

Le projet « Jeunes Entrepreneurs Verts » s’est clos à Podor avec des promesses de pérennisation. Derrière les discours, une question simple : ces modèles économiques tiennent-ils sans les subventions ? Et si la vraie transition, c’est l’adaptation, pas la célébration ?

Publié le 9 octobre 2026 à 16:04
120 entrepreneurs sénégalais ignorent si leur plan B fonctionne.

Le chiffre qui ne sonne pas comme un succès

Le projet « Jeunes Entrepreneurs Verts » a coûté 8,3 millions d’euros sur cinq ans, selon les comptes rendus de l’UE (rapport Sénégal-UE 2025). 8,3 millions pour former 120 jeunes, soit 70 000 euros par entrepreneur. Assez pour monter une usine. Assez pour embaucher des techniciens. Assez pour vraiment pérenniser. Pourtant, aujourd’hui, la plupart de ces jeunes dépendent encore des subventions résiduelles ou des microcrédits à taux usuriers. À Podor, où le chômage des moins de 30 ans frôle les 40 % (source : INS Sénégal 2026), ces chiffres devraient faire hurler. Ils ne font rien.

Pourtant, le projet se présente comme un modèle. Les rapports insistent sur « l’impact durable ». Les photos montrent des sourires. Personne ne parle des serres hydroponiques abandonnées à Saint-Louis, ni des ateliers de recyclage fermés à Dakar après le départ des formateurs. Personne ne demande pourquoi, sur les 200 jeunes formés initialement, seuls 120 sont encore « actifs » aujourd’hui.

La pérennisation, c’est un mot qui cache trois réalités

  1. Le leurre des partenariats locaux Les organisateurs du projet misent sur des « relais institutionnels » pour prendre le relais. À Podor, ça signifie la Chambre de Commerce locale et deux ONG. Problème : ces structures n’ont ni budget ni expertise pour gérer des projets techniques. À Richard-Toll, ville voisine, une coopérative agricole soutenue par un projet similaire a fait faillite en six mois. Cause officielle ? « Manque de compétences en gestion ». Cause réelle ? Les partenaires locaux avaient intérêt à toucher les fonds, pas à assumer les risques.

  2. L’écologie sans marché Le projet mise sur des modèles « verts » : compostage, énergie solaire, recyclage. Sauf que le marché sénégalais n’est pas prêt. Les panneaux solaires « low-cost » vendus par ces jeunes coûtent deux fois plus cher que ceux des grandes enseignes. Le compost ? À Podor, où 60 % des ménages brûlent leurs déchets (étude Waste Management Senegal 2025), personne n’en veut. Résultat : ces entrepreneurs vendent leurs produits à perte, en espérant que les subventions dureront.

  3. Le piège des microcrédits Quand les fonds publics s’arrêtent, les jeunes se tournent vers les banques. Sauf que les banques sénégalaises prêtent aux entrepreneurs « verts » à 18 % d’intérêt annuel. À ce taux, une serre hydroponique est remboursée en trois ans, si le marché existe. Sinon, c’est la faillite. À Mbour, une jeune femme qui avait monté un atelier de fabrication de briques en terre stabilisée a dû fermer boutique après deux ans. Son microcrédit ? 500 000 FCFA (750 €). Sa dette restante ? 700 000 FCFA. Elle a revendu son matériel à un revendeur de Matam.

Ce que les rapports ne disent pas Le projet « Jeunes Entrepreneurs Verts » a été conçu par des consultants européens et des bureaucrates de Dakar. Personne à Podor n’a été associé à la rédaction des appels d’offres. Personne n’a vérifié si les filières choisies (agriculture urbaine, recyclage, énergie) avaient un sens local. Résultat : des jeunes formés sur des techniques qui ne répondent pas à des besoins réels.

Prenez l’exemple de Fatou Diop, 28 ans, qui a monté une unité de production de biogaz à Podor. Son projet était « innovant ». Son problème ? À Podor, 90 % des ménages cuisinent au bois ou au gaz butane. Personne ne veut payer 2 000 FCFA (3 €) par mois pour du biogaz, alors que le gaz butane coûte 1 500 FCFA. Fatou Diop a dû se reconvertir dans la vente de savon artisanal. Son « modèle vert » ? Un échec.

La vraie question n’est pas « Comment pérenniser ? » mais « Pourquoi ces projets n’ont jamais dû l’être ? »

Un projet de développement qui dure cinq ans et qui, à la fin, dépend encore des subventions, n’est pas un succès. C’est un pansement. Le vrai problème, c’est que personne ne veut admettre que ces modèles sont structurellement fragiles sans un écosystème qui les porte. À Podor, comme ailleurs au Sénégal, cet écosystème n’existe pas.

  • Les banques refusent de prêter sans garanties solides (or, ces jeunes n’en ont pas).
  • Les collectivités locales n’ont pas les moyens de soutenir ces activités.
  • Les consommateurs ne sont pas prêts à payer plus cher pour des produits « durables » quand le basique (électricité, eau potable) reste un luxe.

Pourtant, les rapports du projet parlent de « réplication du modèle ». Comme si c’était une question de volonté. Comme si, demain, les 120 entrepreneurs de Podor pourraient essaimer sans se casser les dents.

Le paradoxe de Podor Le projet a formé des jeunes. Très bien. Mais il les a aussi habitués à dépendre. À attendre que quelqu’un, une ONG, l’UE, une fondation, leur tende la perche. Pendant ce temps, les vrais entrepreneurs de la région, ceux qui vendent du poisson séché ou qui réparent des motos, ne touchent aucune subvention. Eux, ils survivent. Pas en recyclant des déchets plastiques, mais en vendant ce que les gens veulent, quand ils le veulent.

À Podor, ce 7 octobre, on a célébré la fin d’un projet. En réalité, on a enterré une illusion : celle de croire que l’entrepreneuriat « vert » peut se décréter, sans marché, sans demande, sans adaptation. La pérennisation ? Elle ne viendra pas des discours. Elle viendra quand ces jeunes arrêteront de jouer les figurants d’un projet et commenceront à vendre ce qui marche, même si ce n’est pas « vert ».

La dernière image de la journée Sur le parking de l’hôtel où avait lieu la clôture, un jeune homme vendait des noix de cajou grillées. Pas de subvention. Pas de serre hydroponique. Juste un petit feu de bois, une casserole, et une clientèle fidèle. Lui, il n’a pas attendu la fin du projet pour savoir ce que les gens de Podor voulaient vraiment.

Et vous, vous attendez quoi pour lui demander son secret ?

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R Galaxie Rédaction

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