Les jeunes étouffent sous des logiciels et des formulaires inutiles

Les jeunes actifs sont pris au piège d’un système bureaucratique absurde : reportings en boucle, outils numériques qui plantent, et une stupidité organisationnelle qui s’étend. Deux chercheurs en management expliquent pourquoi cette machine à broyer du temps est bien plus qu’un simple désagrément.

Publié le 27 septembre 2026 à 06:13
Les jeunes étouffent sous des logiciels et des formulaires inutiles

Le stage chez TotalEnergies où le stagiaire a passé trois jours à remplir le même tableau Excel en trois versions différentes, parce que « la direction marketing avait oublié de préciser la date limite ». Personne ne l’a prévenu. Personne ne lui a dit que son travail serait annulé, puis refait, puis encore modifié, parce que le logiciel de reporting avait bugué une énième fois. Juste un mail générique du RH : « Bienvenue dans l’entreprise ! » Et puis, le flux. Les réunions pour expliquer pourquoi le flux était bloqué. Les mails en copie à 47 personnes pour justifier les retards. Les logiciels qui demandent de saisir la même information cinq fois de suite, mais dans des cases différentes. « On ne sait plus qui a fait quoi, alors on refait tout. » C’est comme ça que ça marche, maintenant. Sauf que ça ne marche pas. Pas pour les jeunes, en tout cas. Ceux qui débarquent dans le monde du travail avec l’idée que leur énergie servira à quelque chose se heurtent à un mur : une bureaucratie qui ne sert plus à rien, si ce n’est à gaspiller du temps et à noyer les gens sous des couches de procédures inutiles. Deux chercheurs en management, Hélène Monier et Thomas Simon, viennent de publier une analyse cinglante sur ce phénomène. Ils ne parlent pas de « complexité » ou de « défis organisationnels ». Non. Ils parlent de stupidité systémique. Et ça, c’est bien plus grave qu’un simple problème de productivité.**

Pourquoi les jeunes sont les premières victimes

Les vieux de la vieille, eux, ils connaissent le système. Ils ont appris à contourner les règles, à faire semblant, à dire « oui » quand ils voulaient dire « non ». Ils savent que le reporting du lundi matin ne servira à rien, mais qu’il faut quand même le faire. Ils ont compris que le logiciel de paie plante tous les 15 du mois, alors ils envoient un mail à la compta trois jours avant pour « anticiper ». Les jeunes, eux, n’ont pas ce réflexe. Ils croient encore que si on leur demande quelque chose, c’est parce que c’est utile. Sauf que non. 83 % des tâches administratives dans les entreprises françaises sont jugées redondantes par leurs propres employés, selon une étude de l’INSEE publiée en 2022. 83 %. Un chiffre. Un seul. Et personne ne bronche.

Pourquoi ? Parce que la stupidité, aujourd’hui, elle est numérisée. Avant, c’était des dossiers papier qui disparaissaient, des tampons oubliés, des signatures manquantes. Maintenant, c’est pire : c’est des logiciels qui demandent la même chose 12 fois, des alertes qui s’affichent en boucle sur l’écran, des réunions Zoom pour discuter d’un bug qui aurait pu être résolu en cinq minutes par un mail. « On a un outil pour ça », dit le manager. « On a un processus pour ça », ajoute le RH. Sauf que l’outil ne marche pas. Et le processus, il ne mène nulle part.

Exemple concret : la startup parisienne qui a décidé d’imposer un nouveau CRM à ses commerciaux. Résultat ? Les ventes ont chuté de 20 % le premier mois, parce que personne ne savait s’en servir. « On nous a dit que c’était plus efficace », raconte un employé. « En réalité, c’était juste plus compliqué. » La direction a tenu bon. « Il faut s’adapter », a-t-elle répondu. Traduction : « Vous êtes trop cons pour comprendre, alors vous allez continuer à perdre du temps. »

La stupidité, c’est maintenant une stratégie

Hélène Monier et Thomas Simon ne sont pas des doux. Dans leur entretien au Monde, ils balayent l’idée que ces dysfonctionnements seraient « des accidents » ou « des problèmes ponctuels ». Non. « C’est une logique. Une logique de pouvoir. » La bureaucratie, aujourd’hui, elle ne sert plus à organiser le travail. Elle sert à contrôler. À justifier des décisions déjà prises. À donner l’impression qu’on fait quelque chose, alors qu’on ne fait rien.

Prenez les reportings en doublon. Pourquoi en a-t-on besoin ? Parce que personne ne fait confiance à personne. Le service marketing veut ses chiffres, la direction veut les siens, la com veut les siens. Alors on demande tout deux fois. Trois fois. Quatre fois. « On ne sait plus qui a la vérité, alors on demande à tout le monde de la prouver. » Résultat : les jeunes passent leur temps à recopier des données qui n’intéressent personne, sauf à ceux qui les demandent pour « avoir une trace ». Une trace. Comme si ça servait à quelque chose.

Et puis il y a les logiciels. Les ERP, les CRM, les outils « collaboratifs » qui coûtent des millions et qui ne servent à rien. « On achète des solutions pour résoudre des problèmes qu’on a nous-mêmes créés », résume Thomas Simon. Parce que le vrai problème, ce n’est pas le logiciel. C’est l’organisation. Sauf que personne n’ose le dire. Alors on achète un nouvel outil. Et on recommence.

Ce que ça coûte aux jeunes (et à personne d’autre)

Les vieux, eux, ils ont un filet. Ils ont des années d’expérience, des contacts, des tours de passe-passe pour éviter l’enfer. Les jeunes, non. Ils n’ont pas le choix. Ils doivent jouer le jeu. Parce que sinon, on leur dit qu’ils « manquent d’adaptabilité ». Qu’ils « ne savent pas travailler en équipe ». Qu’ils « ne comprennent pas la culture d’entreprise ».

Résultat ? Ils brûlent. Littéralement. Une étude de l’ANI (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail) publiée en 2023 montre que 42 % des jeunes actifs de moins de 30 ans déclarent un épuisement professionnel lié à des tâches administratives inutiles. 42 %. Un chiffre. Un seul. Et encore une fois, personne ne fait rien.

Pourquoi ? Parce que la stupidité, elle est invisible. Personne ne voit qui perd du temps. Personne ne voit les heures passées à remplir des cases vides. « On ne mesure pas le temps gaspillé, on mesure les résultats. Et comme les résultats sont là, on ne pose pas de questions. » Sauf que les résultats, souvent, ils sont faux. Parce que les données sont bidouillées. Parce que les reportings sont truqués. Parce que personne ne veut admettre que le système est pourri.

Et puis il y a la peur. La peur de se faire licencier. La peur de passer pour « le problème ». La peur de dire « ça ne marche pas » alors que tout le monde fait semblant de croire que ça marche. « On est dans une logique de soumission », explique Hélène Monier. « On ne dit pas non, parce qu’on a peur. On ne pose pas de questions, parce qu’on a peur. On fait ce qu’on nous dit, parce qu’on a peur. »

La vraie question, personne ne la pose

Pourquoi on ne change rien ? Parce que ça arrange tout le monde. Les managers ont l’impression de « contrôler ». Les DRH peuvent dire « on a mis en place des processus ». Les consultants vendent des formations « pour mieux gérer la complexité ». Et les jeunes ? Les jeunes, ils paient. Ils paient en temps. En énergie. En santé mentale.

Le pire ? C’est que personne ne veut en parler. « La stupidité au travail, c’est comme le harcèlement : on en parle en chuchotant, mais on ne fait rien. » Parce que reconnaître que le système est stupide, ça veut dire reconnaître qu’on est tous un peu cons. Qu’on a tous joué le jeu. Qu’on a tous participé, à notre échelle, à cette mascarade.

Alors on fait semblant. On sourit. On dit « oui ». On remplit les cases. On attend que ça passe. Et les jeunes, eux, ils trinquent. Parce qu’ils n’ont pas encore appris à mentir. Parce qu’ils croient encore que le travail, c’est pour faire des choses utiles. Pas pour nourrir une machine à broyer du temps.

Ce qu’il faudrait faire (mais qu’on ne fera pas)

Si on voulait vraiment régler le problème, il faudrait :

  1. Arrêter d’acheter des logiciels inutiles. Un outil, ça doit servir. Si ça ne sert pas, on le jette. Pas de « on a déjà payé ». Pas de « c’est trop tard pour changer ». Si ça ne marche pas, ça ne marche pas. Point.

  2. Supprimer 50 % des reportings. Demandez-vous : « Est-ce que quelqu’un lit vraiment ce truc ? » Si la réponse est non, supprimez-le. Personne n’a besoin de savoir que vous avez passé trois heures à recopier des données dans un tableau Excel.

  3. Former les managers à dire « non ». Trop de chefs ont peur de déplaire. Résultat : ils acceptent tout. Même ce qui n’a aucun sens. « Non, on ne va pas faire ça », il faut que ce soit une phrase qu’on entende plus souvent.

  4. Donner aux jeunes le droit de refuser. Si une tâche est inutile, ils devraient pouvoir le dire sans crainte. « Désolé, ce reporting ne sert à rien, et je ne vais pas le faire. » Ça, ce serait une révolution.

Mais on ne le fera pas. Parce que ça remettrait en cause trop de choses. Trop de pouvoirs. Trop d’habitudes. Trop de mensonges.

Alors les jeunes continueront à trimer. À remplir des cases. À perdre leur temps. Et la stupidité, elle, elle restera. Parce qu’elle est confortable. Parce qu’elle ne dérange personne. Sauf ceux qui la subissent.

La dernière phrase, elle est pour vous. La prochaine fois que vous aurez un reporting à faire, un logiciel qui bugue, une réunion pour discuter d’un problème déjà réglé, demandez-vous : « À quoi bon ? » Et si la réponse est « à rien », alors arrêtez. Parce que votre temps, il vaut mieux que ça.

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R Galaxie Rédaction

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