ITT avale le monde et les actionnaires ferment les yeux

En 1970, Harold Geneen, PDG d’ITT, contrôlait 350 entreprises dans 80 pays. Son empire s’est effondré. Aujourd’hui, les mêmes mécaniques reviennent : quand un patron décide que tout lui appartient, les marchés applaudissent. Jusqu’à ce que ça pète. Voici pourquoi personne ne tire la laisse quand il le faut.

Publié le 17 septembre 2026 à 22:08
ITT avale le monde et les actionnaires ferment les yeux

1970. New York. Bureau de Harold Geneen, PDG d’ITT, le plus gros conglomérat du monde. Il vient d’acheter Avis, la location de voitures. Pas pour moderniser l’entreprise. Pour écraser Hertz. Il ne s’agit pas de gérer un business, mais de dominer un marché. Et si vous demandez une tasse de café à un adjoint, il ira vous acheter la Colombie. C’est comme ça qu’on parle, dans les années 70, quand un type comme Geneen décide que les règles ne s’appliquent pas à lui. ITT pèse plus lourd que l’Espagne. Ses profits dépassent ceux de la France. Et personne ne bronche. Pas les actionnaires. Pas les régulateurs. Pas même les concurrents, trop occupés à se demander comment ils pourraient, eux aussi, devenir des empires sans limites. Sauf qu’un empire sans limites, ça finit toujours par s’écrouler. ITT a mis 20 ans à le comprendre. Et aujourd’hui ? Les mêmes schémas reviennent. Juste avec d’autres noms et des chiffres plus gros. Mais la mécanique est la même : un patron qui croit que les lois sont faites pour les autres, des actionnaires qui ferment les yeux, et des marchés qui applaudissent jusqu’au jour où tout s’effondre. La question n’est pas pourquoi ça recommence. C’est pourquoi personne ne tire la laisse quand ça dérape.

Quand un conglomérat devient un monstre qui se mange lui-même

ITT, c’était l’archétype du conglomérat. Pas une entreprise, mais une machine à racheter. Geneen avait une méthode : si une filiale ne performait pas, il la vendait. Si elle performait, il la gardait… et la poussait à en racheter d’autres. Résultat ? En 1979, ITT contrôlait 350 sociétés dans 80 pays. Des télécoms, de l’électronique, de l’hôtellerie, des assurances. Tout. Le groupe valait plus de 20 milliards de dollars. Aujourd’hui, avec l’inflation, ça ferait bien plus. Sauf qu’ITT a fini par s’étouffer sous son propre poids. Trop de dettes. Trop de complexité. Trop de types dans des bureaux climatisés à New York qui croyaient que le monde leur appartenait. En 1985, ITT était en faillite. Les actionnaires ? Ils avaient perdu des milliards. Les employés ? Licenciés. Les clients ? Ils ont dû se débrouiller avec ce qui restait. La seule différence avec aujourd’hui ? Personne n’en parle. Parce que ça recommence.

Prenez Berkshire Hathaway. Warren Buffett a commencé comme Geneen : il a transformé une vieille usine textile en machine à racheter. Sauf qu’aujourd’hui, Berkshire pèse plus de 700 milliards de dollars. Et les mêmes dynamiques sont à l’œuvre. Des filiales qui grandissent sans contrôle, des acquisitions qui servent d’abord l’ego du patron, des dettes qui montent sans que personne ne s’en soucie. La seule différence ? Buffett est un génie. Geneen, lui, était juste un type qui croyait que les règles ne s’appliquaient pas à lui. Mais le résultat, c’est le même : un empire qui finit par se mordre la queue.

Le problème, ce n’est pas le conglomérat. C’est ceux qui laissent faire.

Les actionnaires, d’abord. Ils adorent les rachats. Parce que ça fait monter le cours de l’action, au moins sur le papier. Peu importe que l’entreprise devienne ingérable. Peu importe que les dettes explosent. Peu importe que les managers passent leur temps à négocier des acquisitions au lieu de gérer ce qu’ils ont déjà. Les fonds d’investissement, les hedge funds, tout le monde y trouve son compte… jusqu’à ce que ça saute. Et là, ils courent se cacher.

Les régulateurs, ensuite. Ils ferment les yeux. Parce que les conglomérats, ça fait peur. Trop gros, trop compliqué, trop puissant. Alors on préfère regarder ailleurs. En 2008, quand Lehman a fait faillite, personne n’a vraiment compris pourquoi. Parce que personne ne voulait comprendre. Les banques étaient devenues des monstres. Trop interconnectées, trop risquées. Résultat ? On a sauvé les banques… et on a laissé les régulateurs continuer à faire semblant de contrôler.

Et les marchés ? Ils applaudissent.

Un PDG qui rachète une entreprise ? Bonne nouvelle. Un conglomérat qui grandit ? Encore mieux. Parce que ça fait monter les cours. Peu importe que ce soit durable. Peu importe que ce soit sain. Les marchés adorent les histoires de croissance, même quand elles sont bidon. En 2000, les dotcoms valaient des fortunes sur le papier. Personne ne vérifiait si elles faisaient des profits. Personne ne se souciait de savoir si elles avaient un modèle économique. Résultat ? L’effondrement. Aujourd’hui, c’est la même chose avec les licornes, les méga-fusions, les géants du numérique qui avalent tout sur leur passage. Les marchés ferment les yeux. Jusqu’à ce que ça pète.

La vraie question n’est pas « Qui tient la laisse ? » mais « Qui la lâche quand il faut ? »

Harold Geneen a tenu la laisse jusqu’à ce que ITT s’effondre. Les patrons des conglomérats d’aujourd’hui font pareil. Sauf qu’ils ont des avocats, des comités de direction, des auditeurs pour leur dire que tout va bien. Jusqu’au jour où ça ne va plus. Et là, ils courent se cacher derrière des excuses : « Personne ne nous a prévenus. » « Les marchés étaient comme ça. » « On a fait de notre mieux. »

Le problème, ce n’est pas la taille. C’est l’arrogance.

Un empire, ça ne se construit pas en rachetant tout ce qui bouge. Ça se construit en contrôlant ce qu’on a déjà. En 1970, ITT était un monstre. Aujourd’hui, les monstres s’appellent Amazon, Alphabet, ou même des fonds comme BlackRock, qui détiennent des parts de presque tout. La différence ? Personne ne les arrête. Parce que personne ne veut être celui qui tire la laisse.

Le vrai risque, ce n’est pas la faillite d’une entreprise. C’est l’effondrement d’un système qui préfère fermer les yeux plutôt que d’admettre qu’un conglomérat, ça ne devrait pas exister.

Ce qui se passe quand les marchés ferment les yeux

En 2019, le fonds d’investissement Elliott a tenté de prendre le contrôle de Kodak. Pourquoi ? Parce que Kodak avait des brevets, des terres, des usines. Elliott voulait tout racheter, démanteler, et revendre les morceaux. Les actionnaires ont dit oui. Les employés ont protesté. Les médias ont à peine couvert l’histoire. Pourquoi ? Parce que Kodak, c’était un cas d’école : une entreprise en difficulté, un fonds qui voulait en profiter. Sauf que Kodak, c’était aussi l’histoire d’un pays qui avait laissé filer une industrie entière. Pas seulement Kodak. General Electric. IBM. Des géants qui ont été démantelés, vendus, ou simplement abandonnés parce que personne ne voulait assumer les coûts de leur déclin.

Aujourd’hui, c’est pire.

Parce qu’on ne parle plus de déclin. On parle de disruption. De transformation. De croissance exponentielle. Les conglomérats d’aujourd’hui ne s’effondrent pas. Ils se transforment. Ils deviennent des plateformes, des écosystèmes, des métavers. Mais au fond, c’est la même chose : des types dans des bureaux climatisés qui décident que les règles ne s’appliquent pas à eux.

Prenez Tesla. Elon Musk a racheté SolarCity, une entreprise en difficulté, pour des milliards. Pourquoi ? Parce qu’il pouvait. Parce que les actionnaires ont dit oui. Parce que les régulateurs ont fermé les yeux. Résultat ? SolarCity a failli faire faillite. Tesla a dû injecter des milliards. Et Musk ? Il a continué comme si de rien n’était.

Le problème, ce n’est pas Musk. C’est le système qui le laisse faire.

Les marchés adorent les histoires de sauvetage. Peu importe que ça coûte cher. Peu importe que ça soit risqué. Peu importe que ça finisse mal. Parce que tant que les cours montent, personne ne pose de questions.

Pourquoi les régulateurs n’ont pas réagi à temps

En 2008, la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers) a laissé faire. Pourquoi ? Parce que les banques étaient trop grosses pour faire faillite. Parce que les régulateurs avaient peur de briser la machine. Parce que personne ne voulait être celui qui tire la laisse.

Aujourd’hui, c’est la même chose avec les géants du numérique. La Commission européenne a tenté de réguler Google et Apple. Résultat ? Des amendes symboliques. Des promesses creuses. Parce que les régulateurs savent une chose : si ils serrent trop, les entreprises iront ailleurs. Et les marchés ? Ils applaudiront.

Le vrai problème, ce n’est pas la taille. C’est l’impunité.

Un conglomérat, ça ne devrait pas exister. Parce qu’un conglomérat, c’est une entreprise qui grandit sans contrôle. Qui rachète sans stratégie. Qui s’endette sans limite. Et quand ça explose, ce n’est pas seulement l’entreprise qui tombe. C’est tout le système avec.

ITT a mis 20 ans à s’effondrer. Les conglomérats d’aujourd’hui pourraient mettre 50 ans. Mais le résultat sera le même : des milliards perdus, des emplois détruits, et des types dans des bureaux climatisés qui diront : « Personne ne nous a prévenus. »

La vraie question, ce n’est pas « Qui tient la laisse ? » C’est « Qui la lâchera quand il faudra ? »

Parce qu’un jour, il faudra bien que quelqu’un tire. Et ce jour-là, ce ne sera pas les actionnaires. Ce ne sera pas les régulateurs. Ce sera ceux qui ont fermé les yeux trop longtemps.

Et quand ça arrivera, personne ne sera surpris.

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R Galaxie Rédaction

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