Le 15 mars dernier, un bus climatisé a déposé une vingtaine d’ingénieurs devant le nouveau siège d’Intelcia au Lac 2, à Tunis. Pas de discours, pas de photo officielle. Juste un badge magnétique à scanner pour accéder à un open-space de 2 000 m², où des écrans géants affichent en boucle des algorithmes de machine learning. Le message est clair : l’IA, c’est ici. Et les salaires aussi, bien moins élevés qu’à Paris ou Lyon.
Le chiffre qui fausse tout Intelcia annonce 1 000 postes créés d’ici 2026. Soit une moyenne de 300 embauches par an. Le problème ? En France, recruter un data scientist coûte entre 60 000 et 90 000 euros brut annuel (bonus inclus). À Tunis, avec un salaire local, la facture tombe à 20 000 euros net par an. Soit un écart de 70 % sur la masse salariale. Source : rapport 2023 de l’UTICA (Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat).
Et ce n’est pas un hasard si le groupe a choisi la Tunisie. Le pays fait partie des rares où les lois sur les données personnelles sont… flexibles. Pas de RGPD à respecter, pas de comité d’éthique à convaincre. Juste un décret de 2021 qui autorise le transfert de données vers l’UE sous conditions. Conditions souvent interprétées à la légère.
Pourquoi Tunis et pas le Maroc ou l’Algérie ? La Tunisie a un avantage : son accord de libre-échange avec l’UE, signé en 1995 et jamais renégocié. Résultat ? Les entreprises européennes peuvent importer des services (dont le traitement de données) sans droits de douane. Sauf que personne ne parle des droits sociaux. À Tunis, un ingénieur en IA gagne l’équivalent de 400 euros par mois. À Paris, il en coûte 4 000. La différence ? 3 600 euros par tête, par mois. Multipliez par 1 000, et vous avez votre économie.
Intelcia n’est pas le seul. Capgemini a ouvert un centre à Tunis en 2020, Atos aussi. Même les banques françaises externalisent leurs centres d’appels vers Sfax. La Tunisie devient le Switzerland low-cost de l’IA européenne. Sauf que la Suisse a des salaires suisses.
Ce que les syndicats tunisiens ne disent pas Du côté de l’UGTT (l’équivalent de la CGT tunisienne), on minimise. « Intelcia crée des emplois qualifiés, c’est positif », assure un responsable sous couvert d’anonymat. Positif pour qui ? Pas pour les 300 développeurs français qui viennent de perdre leur poste après une vague de licenciements « optimisation ». Positif pour les actionnaires, en tout cas. Le cours de l’action Intelcia a bondi de 12 % depuis l’annonce du hub tunisien.
Le vrai problème ? Personne ne sait combien de ces 1 000 postes seront pourvus par des Tunisiens. Les premiers recrutements concernent surtout des expatriés français ou européens, logés dans des résidences sécurisées près du Lac 2. Les locaux, eux, seront cantonnés aux rôles subalternes : nettoyage des données, tests basiques, maintenance des serveurs. L’IA de pointe, ça reste un privilège réservé aux cadres.
L’illusion de l’innovation sociale Intelcia vante son « engagement pour l’emploi local ». En réalité, le groupe mise sur un brain drain inversé : attirer des talents tunisiens formés à l’étranger, puis les payer une misère. Résultat ? Une fuite des cerveaux… vers le sud. Ceux qui refusent les salaires locaux partent à Dubaï ou Riyad, où les conditions sont (un peu) moins indignantes.
Et puis il y a la question de la formation. Intelcia forme-t-elle vraiment des ingénieurs tunisiens ? Ou se contente-t-elle de les utiliser comme une main-d’œuvre jetable, jusqu’à ce qu’ils soient trop chers même pour Tunis ? Personne ne vérifie.
Ce que l’UE ignore (ou feint d’ignorer) Bruxelles a un plan pour l’IA : le Digital Decade, qui promet 20 millions d’emplois technologiques d’ici 2030. Sauf que ce plan ne précise pas où seront créés ces emplois. À Tunis, peut-être, mais avec des salaires de pays en développement. L’UE finance même des programmes de « coopération numérique » avec la Tunisie. Ironie du sort : l’argent public européen sert à délocaliser des emplois européens vers un pays où le smic est de 400 euros par mois.
La vraie raison derrière l’IA tunisienne Ce n’est pas la technologie. C’est l’argent. Intelcia pourrait tout aussi bien former des ingénieurs en France, en leur payant un salaire décent. Mais pourquoi le ferait-elle ? Les actionnaires veulent des marges à deux chiffres. Et pour ça, il faut des coûts à un chiffre.
Le piège tunisien La Tunisie a besoin de ces usines à IA. Le chômage des jeunes dépasse 30 %. Mais à quel prix ? En sacrifiant les salaires, en attirant des entreprises qui ne feront que passer avant de repartir avec les profits. Intelcia promet 1 000 emplois. Combien resteront après cinq ans ? Combien formeront vraiment des locaux ?
Ce que personne ne demande Pourquoi Intelcia ne forme-t-elle pas ses ingénieurs en France, avec des salaires décents ? Pourquoi ne pas payer l’impôt sur les sociétés en Tunisie, comme le font déjà Total ou Airbus ? Parce que l’optimisation fiscale, c’est plus rentable que l’éthique.
La Tunisie paiera la note Dans cinq ans, quand Intelcia aura formé sa main-d’œuvre low-cost, elle aura deux options : soit elle garde ses ingénieurs tunisiens et paie des salaires corrects (et perd son avantage compétitif), soit elle les licencie pour les remplacer par des robots. Les robots ne réclament pas de congés payés.
Le dernier mot Intelcia joue avec les mots. « Transformation digitale », « innovation », « création d’emplois ». Derrière, il y a une stratégie simple : payer le moins possible, produire le plus possible, et laisser les États européens fermer les yeux. La Tunisie, elle, devra gérer les conséquences : une génération d’ingénieurs sous-payés, une économie dépendante des délocalisations, et une IA qui ne profitera qu’aux actionnaires.
L’ironie ? Tout le monde y gagne. Sauf ceux qui comptent vraiment.